La désionisation de la mentalité américaine

Jean Bricmont

February 12th, 2007 ·

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L’article qui suit a été écrit, directement en anglais, pour un public américain, et est paru sur le site de Counterpunch. Le but ici est le même que celui poursuivi dans “Impérialisme humanitaire” (Aden Bruxelles, 2005 – disponible ici), à savoir essayer de renforcer le mouvement anti-guerre en en critiquant les faiblesses idéologiques et les illusions. Mais le thème abordé ici – l’influence sioniste sur la politique des États-Unis au Proche-Orient – est différent de celui du livre et est surtout pertinent aux États-Unis.

La version anglaise m’a valu un grand nombre de courriels, venant de gens que je ne connaissais pas, ce qui montre le caractère délicat du sujet. La plupart étaient très favorables mais certains fanatiquement hostiles. Le texte a été traduit par Mme Laurence Zufic, de Palestine 13, que je remercie ; j’ai légèrement adapté le texte original, en y ajoutant de plus des notes et quelques remarques à l’intention du public francophone, dans l’espoir de clarifier les malentendus possibles. – Jean Bricmont –

Les citoyens des États-Unis s’entendent constamment dire qu’ils doivent se défendre contre des gens qui « les haïssent », mais sans comprendre pourquoi on les hait. La cause en est-elle leur démocratie laïque ? Leur appétit pour le pétrole ? Il y a beaucoup de démocraties dans le monde qui sont nettement plus laïques que les États-Unis (la Suède, la France.) et beaucoup de pays qui veulent acheter le pétrole au meilleur prix (la Chine) sans créer une haine particulière au Proche-Orient.

Bien sûr, il est vrai que, dans l’ensemble du Tiers-Monde, les Américains et les Européens sont souvent considérés comme arrogants et ne sont pas particulièrement aimés. Mais le niveau de haine qui conduit un grand nombre de gens à se réjouir d’un événement tel que le 11 septembre est particulier au Proche-Orient. En effet, la signification politique principale du 11 septembre ne réside pas dans le nombre de personnes tuées ou même dans le succès spectaculaire des attaquants mais dans le fait que l’attaque fut populaire dans de grandes parties du Proche-Orient[1]. La fureur des dirigeants américains prouve qu’ils l’avaient compris. Un tel degré de haine nécessite une explication.

Je ne vois à cela qu’une seule explication : le soutien des États-Unis à Israël. C’est évidemment Israël qui est l’objet principal de haine, pour des raisons que nous discuterons plus loin, mais, puisque les États-Unis soutiennent Israël sur tous les plans politiques ou presque, qu’ils en font constamment l’éloge comme étant la «seule démocratie du Proche-Orient » et qu’ils en sont le principal soutien financier, le résultat est un « transfert » de haine.

Pourquoi hait-on tant Israël ? La mise en application constamment repoussée des « plans de paix » en faveur de colonies plus nombreuses et de plus de guerres aggrave cette haine, mais la cause fondamentale se situe dans les principes sur lesquels cet État est fondé. Il y a essentiellement deux arguments qui ont justifié la création de l’État d’ Israël en Palestine : l’une est que Dieu a donné cette terre aux Juifs, et l’autre est l’Holocauste. Le premier est extrêmement insultant pour des gens qui sont profondément religieux, ce qui est le cas de la majorité des Arabes, mais qui ont une croyance différente. En ce qui concerne le deuxième argument, cela équivaut à faire payer un crime à des gens qui ne l’ont pas commis.

Ces deux arguments sont profondément racistes, car ils reviennent à affirmer qu’il est juste que les Juifs, et eux seuls, puissent établir en Palestine leur État, alors que celui-ci serait de toute évidence arabe, comme la Jordanie ou le Liban, sans la lente invasion sioniste[2]. On peut aussi illustrer le problème par la « loi du retour » : tout Juif, où qu’il soit, même s’il n’a aucun lien avec la Palestine, et ne souffre d’aucune persécution, peut, s’il le souhaite, émigrer en Israël et facilement en devenir citoyen, tandis que les habitants qui ont fui en 1948, ou leurs enfants, ne le peuvent pas. Si l’on ajoute à cela le fait qu’une cité proclamée Sainte par trois religions est devenue « la capitale éternelle du peuple Juif » (et la leur uniquement), on peut commencer à comprendre la rage que tout ceci provoque à travers le monde arabo-musulman.

C’est précisément cet aspect raciste qui rend la plupart des Arabes furieux, même s’ils n’ont aucun lien personnel avec la Palestine, (s’ils vivent, par exemple, dans les banlieues françaises). Cette situation dé-légitimise les régimes arabes qui sont impuissants face à l’ennemi sioniste, et après la défaite des deux principaux dirigeants relativement laïques de la région, Nasser et Saddam Hussein (ce dernier grâce aux États-Unis), mène à une poussée du fondamentalisme religieux.

Très souvent, le racisme, ou l’humiliation quotidienne, est beaucoup moins acceptable que l’exploitation économique ou la « simple » pauvreté. Considérons l’Afrique du Sud : sous le régime d’apartheid, les conditions de vie des Noirs étaient mauvaises mais pas nécessairement pires que celles qui ont cours dans d’autres pays d’Afrique, ou même en Afrique du Sud aujourd’hui. Mais le système était intrinsèquement raciste, ce qui fut ressenti comme un outrage pour les Noirs partout dans le monde, y compris aux États-Unis. C’est pourquoi le conflit en Palestine est plus profond que le statut de citoyens de seconde classe des Arabes Israéliens ou même le traitement infligé aux Territoires Occupés. Même si un État palestinien était établi sur ces derniers, et même si l’égalité pleine et entière était accordée aux Arabes Israéliens, les blessures de 1948 ne guériraient pas rapidement, et la question du « droit au retour » continuerait à être posée. Les dirigeants arabes, même les religieux, peuvent, bien entendu, signer des accords de paix avec Israël mais ils seront fragiles tant que la population arabe les considérera injustes et ne les acceptera pas au for intérieur. La Palestine est l’Alsace-Lorraine ou le Taiwan du monde arabe, et le fait qu’il est impossible de la reprendre ne signifie pas qu’elle puisse être oubliée. (Ceci n’est pas une argumentation en faveur de l’idée de «rayer Israël de la carte » ou en faveur de « la solution d’un seul État » ; je souligne simplement ce qui me paraît être la racine et la gravité du problème. En fait, je n’argumente en faveur d’aucune solution particulière, en partie parce qu’aucune ne me semble accessible sur le court terme, mais plus fondamentalement, parce que je ne pense pas que des étrangers au Proche-Orient doivent suggérer de telles solutions.)

Rien n’indique que ce qui précède soit compris en Israël par plus qu’une poignée d’individus ; si les Arabes les haïssent, c’est, à leur yeux, simplement un exemple de plus qui prouve que tout le monde déteste les Juifs et qu’ils doivent « se défendre » (c’est-à-dire attaquer les autres de manière préventive) par tous les moyens. Cette incompréhension est tragique, mais pourquoi tout cela est-il incompris aux États-Unis également ? Traditionnellement, il y a deux réponses à cette question : l’une est que la population américaine est manipulée dans son soutien à Israël par le gouvernement, les marchands d’armes ou l’industrie du pétrole, parce qu’Israël est un allié stratégique des États-Unis, l’autre est que les États-Unis sont manipulés par le lobby pro-israélien. L’idée qu’Israël est un allié stratégique, si par cela on entend un allié utile (utile, par exemple, pour les intérêts pétroliers, entendus au sens large), bien que largement acceptée, particulièrement par la gauche, ne survit pas à un examen critique. Cela a pu être le cas en 1967 ou même durant la Guerre Froide, bien qu’on puisse argumenter que, même à cette époque, les États arabes étaient attirés par l’Union Soviétique uniquement parce qu’elle leur apportait un soutien (bien qu’inefficace), dans leur lutte contre Israël. Mais à la fois en 1991 et en 2003, les États-Unis ont attaqué l’Irak sans une quelconque aide de la part d’Israël, en suppliant même Israël de ne pas intervenir en 1991, dans le but d’éviter que leur coalition arabe ne s’effondre. Ou considérons l’occupation post-2003 en Irak, et supposons que le but de cette occupation soit le contrôle du pétrole. En quel sens Israël aide-t-il à cet effet ? Tout ce qu’il fait (les attaques en été 2006 contre Gaza et le Liban par exemple), lui aliéne encore davantage les Arabes ; et le soutien des États-Unis à Israël rend le contrôle du pétrole plus difficile, pas plus facile : en effet, même le parlement irakien, le premier ministre et des dirigeants religieux chiites, qui sont ce que les États-Unis ont de mieux comme alliés là-bas, condamnent violemment les actions d’Israël au Liban.

Finalement, imaginons que les États-Unis fassent un revirement à 180° et prennent soudain le parti des Palestiniens, et les soutiennent comme ils l’ont fait avec les Kosovars (albanais) contre les Serbes qui, d’ailleurs, étaient, comme les Israéliens, plus riches et plus « occidentaux » que leurs adversaires. Un tel revirement en politique n’est pas du tout impossible : quand l’Indonésie a envahi le Timor Oriental en 1975, les États-Unis ont soutenu l’invasion en fournissant à l’Indonésie la plupart de ses armes. Pourtant, 25 ans plus tard, les États-Unis soutinrent ou, du moins, ne s’opposèrent pas à l’accession du Timor Oriental à l’indépendance.

Quel impact cela aurait-il ? Quelqu’un peut-il douter qu’un tel changement de politique faciliterait l’accès des États-Unis aux puits de pétrole et les aiderait à obtenir des alliés stratégiques (s’il en était encore besoin) à travers tout le monde musulman ? Au Proche-Orient, la principale accusation contre les États-Unis est d’être pro-israélien parce qu’ils sont « manipulés par les Juifs ». Par conséquent, si Washington changeait de position, l’hostilité contre les États-Unis, y compris concernant le contrôle du pétrole, ne pourrait même plus être formulée. C’est pourquoi la notion d’ Israël comme « allié stratégique » n’a aucun sens.

Ceci nous conduit à la réponse du « lobby pro-israélien », qui est plus proche de la vérité, mais n’est pas l’entière vérité. Pour obtenir une image complète, on doit comprendre pourquoi le lobby fonctionne aussi efficacement qu’il le fait, et cela dépend de facteurs extérieurs aux actions du lobby lui-même. Après tout, les sionistes militants qui forment le lobby sont une minorité parmi les Juifs, qui eux-mêmes forment une petite minorité au sein de la population américaine. Le lobby pro-israélien ne fonctionne pas comme les autres lobbies, par exemple, les lobbies de l’industrie du pétrole et de l’armement, ce qui est une des raisons pour lesquelles il est facile de nier l’impact du lobby pro-israélien, tant qu’on ne comprend pas comment s’exerce son influence.

Bien sûr, comme les autres lobbies, le lobby pro-israélien fournit des fonds aux campagnes électorales et son pouvoir dérive en partie de sa capacité à cibler les gens au Congrès qui ne respectent pas sa « ligne ». Mais s’il n’y avait que cela, il pourrait aisément être défait – en effet, il y a d’autres sources de fonds pour les campagnes électorales, les grands lobbies industriels par exemple, et si l’on pouvait affirmer que des candidats pro-israéliens sont payés pour servir les intérêts d’un autre État, leurs adversaires pourraient dénoncer les gens qui reçoivent de l’argent du lobby comme des sortes d’agents d’une puissance étrangère. Imaginez un lobby pro-français, pro-chinois ou pro-japonais qui essaierait d’influencer de manière significative le Congrès américain. Il est certain que l’argent seul ne peut suffire.

Mais le lobby pro-israélien, et lui seul, peut éviter ce type de critiques, parce que quiconque dénonçant un adversaire financé par ce lobby comme un quasi agent d’une puissance étrangère se verrait immédiatement accusé d’antisémitisme. En fait, imaginons que les hommes d’affaires soient mécontents de la politique américaine au Proche-Orient – ce qui d’ailleurs pourrait très bien être le cas[3] – et veuillent la changer ; comment pourraient-ils s’y prendre ? Toute critique de l’influence du lobby sur la politique américaine déclencherait immédiatement l’accusation d’antisémitisme, à travers l’équation antisionisme=antisémitisme.

Par conséquent la force du lobby pro-israélien réside en partie dans cette seconde ligne de défense, qui est elle-même liée à son influence sur les médias, qui peuvent diaboliser tout individu critique du lobby. Mais même cela pourrait être aisément combattu – tous les médias ne sont pas sous l’influence du lobby, et plus important encore, les médias ne sont pas tout-puissants : au Venezuela, ils sont anti-Chavez mais Chavez remporte régulièrement les élections. En France, les médias étaient en grande majorité en faveur du « oui » pour le référendum sur la Constitution Européenne et pourtant le « non » l’a emporté. Le problème, et c’est pourquoi le lobby pro-israélien est si efficace, c’est qu’il exprime une vision du monde qui n’est que trop largement acceptée par trop d’Américains. Après tout, rien n’est plus ridicule que d’accuser quelqu’un d’antisémitisme parce qu’il veut ou professe mettre les intérêts de l’Amérique au-dessus de ceux d’Israël. Pourtant, il est probable que l’accusation sera efficace, mais seulement parce des années de lavage de cerveau ont prédisposé les gens à considérer les intérêts américains et israéliens comme identiques – même si, au lieu de parler « d’intérêts », on dise parfois « valeurs ».

Associée à cette identification s’ajoute une vue systématiquement hostile du monde arabo-musulman, qui à la fois accroît l’efficacité du lobby et est en partie le résultat de sa propagande. Malgré tous les débats sur l’anti-racisme et le « politiquement correct », il y a un manque presque total de compréhension du point de vue arabe sur la Palestine, et en particulier, sur l’aspect raciste du problème. C’est cette triple couche de contrôle (les dons sélectifs d’argent, la carte de l’antisémitisme, ou plutôt ce bobard, et l’intériorisation) qui donne au lobby sa force spécifique. C’est pourquoi il est si simple également de nier sa force en disant par exemple que, de toute évidence, « les Juifs ne contrôlent pas l’Amérique ». C’est vrai, mais le contrôle direct n’est pas la manière dont cela fonctionne.

Les gens qui pensent que ce sont les industries de l’armement ou du pétrole qui mènent le jeu à Washington en ce qui concerne la politique étrangère devraient au moins répondre à la question suivante : comment cela fonctionne-t-il ? Il n’y a aucune preuve que l’industrie du pétrole par exemple ait fait pression en faveur de la guerre en Irak, des menaces contre l’Iran ou de l’attaque du Liban[4]. (Il y a par contre beaucoup de preuves que le lobby pro-israélien a fait pression pour la guerre en Irak. Voir Jeff Blankfort : A war for Israel,) Ils sont censés agir secrètement, bien entendu, mais où sont les preuves qu’ils agissent ainsi ? Et s’il n’y a pas de preuves, même de preuves indirectes, comment peut-on le savoir ? Les profits directs de la guerre en Irak, du moins pour les grandes compagnies[5], ne se sont pas encore réalisés, et il y a maintes indications que l’économie américaine va beaucoup souffrir des dépenses relatives à la guerre et des déficits associés[6]. D’un autre côté, il suffit d’ouvrir n’importe quel journal ou de regarder n’importe quel programme télévisé pour y lire ou entendre des opinions exprimées par des sionistes qui appellent à davantage de guerre. Toute guerre a besoin de propagande de guerre et d’une idéologie qui la soutienne et les sionistes la fournissent tandis que rien de tel n’est offert par le Big Business en général et l’industrie du pétrole en particulier.

On peut aussi penser à des précédents historiques, comme le lobby chinois (composé d’exilés chinois de l’après-1949 et d’ex-missionnaires, soutenus par leurs églises) dans les années 1950 et 1960. Ce lobby a conduit les États-Unis à maintenir l’assertion ridicule qu’un milliard de gens étaient représentés par un gouvernement (Taiwan) qui n’exercait pas le moindre contrôle direct sur eux. Il fut aussi très influent dans le soutien à la guerre de Corée et à celle du Vietnam[7]. Mais quels intérêts servaient-ils ? Ceux des capitalistes américains ? Mais ces derniers font d’énormes profits en Chine après que celle-ci ait été reconnue par les États-Unis à l’époque de Nixon. Et la même chose est vraie au Vietnam.

En fait, ces deux pays, de même que le reste de l’Asie, étaient anti-colonialistes et anti-impérialistes, ainsi qu’anti-féodaux (en partie parce que les structures féodales ne leur permettaient pas de résister aux invasions étrangères). Mais ils étaient anti-capitalistes (en théorie puisque le capitalisme existait à peine là-bas) en grande partie parce que leurs agresseurs – les Occidentaux – étaient capitalistes. Ce qui fait que la leçon principale que l’on peut tirer de l’histoire du lobby chinois est qu’il maintint – pendant des décennies – la politique américaine prisonnière de forces revanchardes et cléricales qui étaient étrangères au courant dominant de la pensée américaine et qu’il fut en fait nocif pour l’Amérique capitaliste, au moins à terme. Mais ils ont été efficaces parce que leur idéologie – un mélange de peur et de mépris raciste pour « l’esprit asiatique » – était en parfaite harmonie avec les préjugés occidentaux. Remplacez le lobby chinois par le lobby pro-israélien, l’esprit asiatique par l’esprit arabe et la peur du communisme par celle de « l’islamo-fascisme », et vous aurez une image assez exacte de ce qui se passe en ce moment dans la relation États-Unis — Proche-Orient.

Que devrait faire la gauche ? Tout simplement, traiter Israël comme le fut l’Afrique du Sud dans le temps et attaquer de front le lobby. La raison pour laquelle Israël agit comme il le fait est qu’il se sent fort et ce, pour deux raisons : l’une est sa « toute-puissante armée » (qui vient d’être mise à l’épreuve au Liban, de façon non-concluante, pour ne pas dire plus), et l’autre est son contrôle presque total sur la prise de décision politique à Washington, particulièrement au Congrès. La paix au Proche-Orient ne pourra survenir que quand ce sentiment de supériorité israélienne sera détruit et c’est aux Américains qu’appartient la responsabilité de faire une moitié du travail, a savoir arrêter le soutien presque instinctif que les États-Unis apportent à Israël.

Il y a, en principe, deux façons de procéder : l’une est d’en appeler à la générosité américaine et l’autre à leur intérêt personnel. Aucune des deux stratégies ne devrait être négligée mais la gauche ne met pas assez l’accent sur la deuxième. C’est sans doute parce que la notion d’intérêt personnel n’est pas vue comme « noble » et parce que la poursuite de « l’intérêt national américain » a beaucoup trop souvent signifié le renversement de gouvernements progressistes, l’achat d’élections etc. Mais si l’alternative à l’intérêt personnel est une forme de fanatisme religieux, alors l’intérêt personnel est de loin préférable : si les Allemands avaient suivi une politique d’intérêt personnel dans les années 1930-1940, même une politique impérialiste, mais rationnelle, la Deuxième Guerre Mondiale aurait pu être évitée. De plus, si les États-Unis se distanciaient d’Israël, ils poursuivraient une politique opposée à leurs politiques traditionnelles, et qui serait beaucoup plus humaine. L’autre problème est qu’une bonne partie de la droite (de Buchanan à Brzezinski) voit, très justement, que les intérêts américains sont opposés à ceux d’Israël, et la gauche n’aime pas faire cause commune avec de tels individus, ce qui est psychologiquement compréhensible. Mais si une cause est juste (et, dans ce cas, urgente) elle n’en devient pas moins juste parce que des gens que nous n’aimons pas la font leur. (Le même argument s’applique à l’hostilité vis-à-vis d’Israël due à un véritable antisémitisme). La pire chose que la gauche puisse faire, c’est de laisser le monopole d’une cause juste à la droite[8].

La gauche ne peut pas attendre des Américains qu’ils changent du jour au lendemain, qu’ils abandonnent le fondamentalisme religieux, qu’ils laissent tomber leur dépendance par rapport au pétrole ou qu’ils embrassent le socialisme. Mais un changement de perspective au Proche-Orient est possible : la force du lobby est aussi sa faiblesse, à savoir l’effet du roi qui est nu ; tout le monde le redoute mais la seule raison de le redouter, c’est que tout le monde autour de soi en fait autant. Livré à lui-même, le lobby n’a que très peu de pouvoir. Pour changer cela, il faudrait systématiquement prendre la défense de tout homme politique, tout journaliste, tout professeur qui est pris à partie par le lobby pour ses vues ou ses déclarations, sans tenir compte de leurs opinions politiques sur d’autres sujets. (Pour faire une comparaison, agir comme les défenseurs des libertés civiques le font vis-à-vis de la liberté d’expression.)[9]

Quand les militants anti-guerre détournent la critique à l’égard d’Israël en rejetant la responsabilité de la guerre sur l’industrie du pétrole ou le Big Business, particulièrement en ce qui concerne la guerre au Liban ou les menaces sur l’Iran, on doit leur demander de fournir des preuves à l’appui de leurs dires. Il faut critiquer tous les défenseurs d’Israël ou du lobby pro-israélien, y compris ceux qui en minimisent l’importance, à l’intérieur des cercles progressistes. Quand des hommes politiques et des journalistes affirment qu’Israël et les États-Unis ont des intérêts communs, demandez-leur quels services Israël a rendus aux États-Unis récemment. Bien sûr, on peut toujours relever quelques services (mineurs) ; mais alors, demandez-leur ce qu’une analyse coûts/bénéfices faite de sang-froid révèlerait et pourquoi une telle analyse est impossible à faire de manière publique. S’ils parlent de valeurs communes (la position de repli habituelle) fournissez une liste de lois israéliennes qui discriminent à l’égard des non-Juifs.

Réduire l’importance du lobby nécessiterait un changement de la mentalité américaine vis-à-vis des populations du Proche-Orient et vis-à-vis de l’Islam, tout comme achever la guerre du Vietnam a nécessité un changement dans la vision que l’on avait des Asiatiques. Mais rien que cela aurait un effet grandement humanisant sur la culture américaine.

Il est vrai qu’un changement dans la politique américaine vis-à-vis du conflit israélo-palestinien ne changerait rien à l’impérialisme traditionnel – les États-Unis soutiendraient encore les élites dominantes partout et feraient pression sur la plupart des pays pour qu’ils fournissent un « climat favorable aux investissements ». Mais le conflit au Proche-Orient, impliquant l’Irak, l’Iran, le Liban, la Syrie, la Palestine, a tous les aspects d’une guerre religieuse[10] – avec l’Islam d’un côté et le sionisme comme religion occidentale plus ou moins laïque de l’autre. Et les guerres de religion tendent à être, de toutes les guerres, les plus brutales et les plus incontrôlables. Ce qui est en jeu dans la dé-sionisation de l’esprit américain, ce n’est pas seulement le sort des malheureux habitants de la Palestine mais aussi des souffrances indescriptibles pour les gens de cette région et peut-être pour le reste du monde. L’ironie suprême dans tout ceci est que le sort d’une grande partie du monde dépend de la capacité des Américains à exercer leur propre droit à l’autodétermination, ce qu’évidemment ils devraient faire.

Remarques (pour la version française)

1. Certains lecteurs (en particulier ceux de tendance marxiste) peuvent penser que ce que j’appelle « guerres de religion », ne sont en fait que des conflits économiques déguisés. Si seulement cela pouvait être vrai ! Les êtres humains ont malheureusement des passions irrationnelles d’un point de vue strictement économique, principalement l’attachement à un groupe (qui souvent mène au nationalisme) et la religion. Si les hommes recherchaient réellement à maximiser leurs fortunes de façon rationnelle, le monde ne serait peut-être pas très beau, mais il serait bien meilleur qu’il n’est ; en particulier, il y aurait beaucoup moins de guerres. Les gens qui « expliquent » les guerres par les intérêts économiques devraient expliquer pourquoi les capitalistes font souvent de bien plus grands profits en temps de paix qu’en temps de guerre : on peut penser aux capitalistes allemands après 1945 ou aux capitalistes américains qui investissent en Chine aujourd’hui, ou encore au fait que l’économie américaine n’a nullement souffert de la fin de guerre du Vietnam, au contraire. Comme le disait Bertrand Russell : « Désirer son enrichissement personnel est relativement raisonnable ; pour Marx, qui avait hérité des économistes britanniques orthodoxes la psychologie rationaliste du 18e siècle, l’auto-enrichissement semblait être le but naturel des actions politiques de l’homme. Mais la psychologie moderne a plongé bien plus profondément dans l’océan de folie sur lequel flotte, incertaine, la fragile barque de la raison humaine. L’optimisme intellectuel d’un âge passé n’est plus possible pour celui qui étudie actuellement la nature humaine. Néanmoins, cet optimisme persiste dans le marxisme, faisant en sorte que les marxistes sont rigides lorsqu’ils traitent de la vie de l’instinct. La conception matérialiste de l’histoire est un exemple typique de cette rigidité. »[11]

2. On ne peut pas juger de l’influence du sionisme aux États-Unis en partant de la situation française-celle-ci est radicalement différente de celle qui prévaut aux États-Unis, et il faut soigneusement étudier la vie politique et intellectuelle aux États-Unis pour comprendre ce qui s’y passe. Les analogues américains de BHL, Finkielkraut, Adler, Kouchner, etc. sont bien plus bellicistes et radicaux que ces derniers : ils sont extrêmement méprisants envers les Arabes (T. Friedmann au New York Times), soutiennent explicitement la torture (A. Dershowitz, professeur de droit) ou justifient les guerres israéliennes au nom de la théorie de la « guerre juste » (M. Walzer, philosophe). Il faut également savoir (et, pour ceux qui minimisent le rôle du sionisme, expliquer), que les votes au Sénat et au Congrès sont pratiquement « staliniens » lorsqu’il s’agit d’Israël (par exemple, 410 voix contre 8 lors de la résolution du Congrès appuyant la récente attaque d’Israël au Liban) ; cela est vrai y compris lorsqu’il s’agit de subventionner massivement cet État, avec l’argent du contribuable américain; que des syndicats investissent l’argent de leurs affiliés dans des bons du trésor israéliens (ce qui rend la solidarité avec les Palestiniens pour le moins difficile) ; que tous les hommes politiques importants affirment sans cesse l’identité d’intérêts entre les États-Unis et Israël, alors qu’ils seraient bien en peine de donner un seul exemple récent (mettons, après 1990) où Israël a réellement rendu service aux États-Unis ; qu’une telle dévotion de la classe politique d’un pays en principe indépendant envers un autre pays est un fait unique dans l’histoire ; que des articles sur le Proche-Orient critiques envers Israël qu’on peut lire dans le Guardian ou The Independent ou même Haaretz, ne sont jamais publiés aux États-Unis ; que les principaux mouvements anti-guerre (en particulier United for Peace and Justice ou MoveOn) ne mentionnent jamais l’occupation de la Palestine et s’opposent à ce qu’on le fasse lors de manifestations ; qu’alors que les critiques les plus virulentes sont adressées régulièrement à l’administration Bush ou à la politique étrangère des États-Unis, il est quasi-impossible de critiquer de la même façon Israël ou ses réseaux d’influence, surtout dans les milieux de gauche ou libéraux, sauf quand Israël est vu comme étant un « pion » des États-Unis.

3. Dans la discussion sur les causes d’une guerre, il faut faire attention à ce qu’on considère comme une « preuve ». Le simple fait que certaines forces bénéficient d’une guerre ne prouve pas qu’elles l’ont encouragée, sinon il faudrait penser que les États-Unis ont poussé les Nazis à se lancer dans leurs guerres, vu que c’est cela qui a permis aux États-Unis de devenir la première puissance mondiale. Les « preuves » qui montrent que les guerres sont dues à l’action des lobbies pétroliers ne sont néanmoins souvent que des raisonnement de ce type là : ils en profitent, donc. Il y a quand même quelque chose de bizarre dans l’idée que ce sont les puissances économiques, grâce à leur influence invisible, qui provoquent les guerres, et que ceux qui élaborent publiquement des programmes politiques explicitement bellicistes, soutiennent constamment la « nécessité » de guerres préventives dans les médias et occupent de hautes fonctions dans les partis politiques au pouvoir, ne jouent qu’un rôle accessoire.

4. Finalement, il y a la question de l’antisémitisme, qui mériterait tout un article, mais sur laquelle on peut faire plusieurs remarques. Avant d’accuser quelqu’un d’antisémitisme pour cause d’opposition à Israël ou au lobby sioniste, il faut se rendre compte que les antisémites, réels ou supposés, sont les sorcières de notre temps. Cette accusation est la façon la plus simple d’éliminer quelqu’un d’un débat. Toute personne un peu sensée fera porter la charge de la preuve, là comme ailleurs, sur l’accusation, pas sur l’accusé. De plus, comme cette accusation sert surtout à culpabiliser les Européens et les Américains, il faut souligner qu’il y a quelque chose de curieux dans une « éthique » qui exige que les Européens et les Américains se repentent sans cesse de crimes du passé auxquels il ne peuvent rien faire et qui n’ont pas été commis par eux mais tout au plus par leurs parents, tout en n’exigeant nullement qu’ils se sentent responsable des crimes commis aujourd’hui au Proche-Orient et sur lesquels ils pourraient agir, vu que la politique de leurs gouvernements les encourage. Ensuite, on peut observer que les milieux les plus sionistes aujourd’hui sont souvent issus de traditions politiques plutôt antisémites : une partie de l’extrême-droite européenne, Aznar, Fini, les conservateurs britanniques, les fondamentalistes américains. De plus, les Juifs forment une petite minorité parmi les sionistes et la plupart des Juifs sont bien moins fanatiques que les chrétiens sionistes. Ce qui fait que le rapport entre antisionisme et antisémitisme est bien plus compliqué que ne veulent le faire croire les sionistes. De toute façon, le but de mon article était de critiquer une vision du monde qui nous pousse à la guerre contre l’Islam, pas simplement un groupe de lobbyistes. Finalement, ma réaction personnelle à l’accusation possible d’antisémitisme est simple : je suis en réalité bien plus opposé à la politique hégémonique américaine qu’à Israël, qui reste un problème localisé, alors que les politiques américaines sont dramatiques pour le Tiers-Monde dans son ensemble. Mais, d’une part, les sionistes soutiennent les États-Unis partout où ils sont influents (voir par exemple les attaques fréquentes d’Alexandre Adler contre Chavez) et, d’autre part, le conflit au Proche-Orient prend des proportions digne d’un conflit « religieux », c’est-à-dire sans issue pacifique possible, ce qui le rend particulièrement dangereux. Néanmoins, si j’étais Juif, alors je serais bien plus antisioniste que je ne le suis, simplement par réaction de survie : en provoquant une haine massive et croissante et en se présentant comme les uniques représentants du « peuple juif », les sionistes, comme les nationalistes allemands ou japonais dans le passé, préparent des catastrophes pour le peuple qu’ils prétendent défendre.

Notes

[1] Pour s’en convaincre, on peut lire le reportage publié immédiatement après ces événements par le Wall Street Journal (18 septembre 2001), et cité dans Impérialisme humanitaire (p. 24).

[2] Je n’utilise pas le terme « raciste » pour signifier l’existence d’une différence raciale entre Juifs et Arabes, mais pour désigner une attitude radicalement déshumanisante, niant chez l’autre ce qu’on admet pour soi-même (la possibilité d’avoir un état en Palestine).

[3] La récente victoire de Lamont contre Lieberman dans les primaires démocrates au Connecticut, qui se sont jouées principalement sur le thème de la guerre en Irak, pourrait bien être un signe de ce mécontentement. En effet, Lamont est issu de la grande bourgeoisie d’affaire traditionnelle, alors que Lieberman est un des politiciens favoris du lobby pro-israélien.

[4] Je reviendrai sur cette question dans les remarques ci-dessous.

[5] Beaucoup de personnes citent régulièrement Halliburton, mais en oubliant de mentionner que cette compagnie ne fait même pas partie des cent plus grosses compagnies américaines. Penser qu’une compagnie de si peu d’importance détermine la politique étrangère des États-Unis, c’est se faire une curieuse idée des mécanismes de pouvoir.

[6] On peut répondre qu’ils n’avaient pas prévu les difficultés liées à la guerre en Irak. Mais, le problème est : qui n’avait pas prévu cela ? Beaucoup de membres de « l’élite » américaine , dans les milieux d’affaire, le Pentagone ou les services de renseignement, craignaient précisément ce qui s’est passé et étaient opposés à la guerre. Mais leurs voix étaient rarement audibles dans les médias. L’attaque lancée par des universitaires parfaitement « orthodoxes », John Mersheimer et Stephen Walt, contre l’influence du lobby israélien sur la politique des États-Unis, et l’écho qu’elle a reçu, est aussi un signe du fait qu’une partie de l’élite américaine se rend compte que le soutien à Israël est totalement contre-productif.

[7] Bien sûr, le lobby chinois n’est pas le seul facteur expliquant ces guerres. Je ne veux pas nier l’existence de facteurs géo-politiques ou économiques dans celles-ci, mais établir une comparaison avec la situation actuelle au Moyen Orient, et ainsi illustrer le rôle des facteurs idéologiques ou « irrationnels ».

[8] Ceci renvoie à l’éternel débat entre les gens pour qui être de gauche signifie être moralement « pur », quitte à se situer en dehors de l’histoire, et ceux pour qui il faut changer réellement l’état du monde, ce qui revient souvent à choisir le moindre mal.

[9] En France, cela voudrait dire défendre la possibilité de s’exprimer librement pour des personnalités aussi diverses que Boniface, Ménargues, Dieudonné, Chomsky, Garaudy ou Faurisson. Ceci est évidemment autre chose que défendre les idées de ces personnalités.

[10] Je ne veux pas dire qu’il y a réellement un conflit entre une religion entière et une autre, mais que le conflit a un caractère passionnel et irrationnel, qui est typique des religions.

[11] Bertrand Russell, The Practice and Theory of Bolshevism. On lira également avec intérêt le livre de James Petras (The Power of Israel in the United States, à paraître), qui est un militant anti-impérialiste de longue date et dont les analyses sont inspirées par le marxisme, mais qui analyse la réalité sans préjugés.

 

M. Ripley s'amuse