08/09/2000
Le
phénomène comme phénomène 24/09/2004 ♦
Frege 07/01/2006 ♣
Vestiges de bijection 14/02/2005 ♠
Infini 21/06/2004 ♥
(Ce titre est déjà pris par Carlo Suarès (1))
La philosophie est
comme la cuisine.
Le plus difficile est de faire simple.
Dominique Versini (Casa Olympe, 48 rue Saint-Georges, Paris 9e.
Menu carte à 235 F)
« Ce qui donne
figure aux figures est soi-même dépourvu de figure ». (Mauthner)
L’I. S. vous
l’avait bien dit : comment peut-on penser librement à l’ombre d’une chapelle ?
Une propriété de la langue, néfaste pour la
fiabilité de l’action de penser, est sa propension à créer des noms propres
auxquels nul objet ne correspond. (…) Ainsi, une grande part du travail du
philosophe consiste — ou devrait du moins consister — en un combat avec la langue.
Frege. Écrits posthumes
I. Commentaire d’une citation de Cantor
II. Merci Max
III. L’ingénieur
Musil émet un jugement laconique
IV. Commentaire de
Wittgenstein
Lettres
de Cantor à Dedekind de l’été 1899
La coursive où j’ai installé ma bibliothèque, 8 septembre 2000
Il m’est apparu nécessaire de distinguer deux sortes de multiplicités (il s’agit toujours de multiplicités définies). En effet, une multiplicité peut être ainsi constituée que l’hypothèse d’un « être collectif » constitué de tous ses éléments conduit à contradiction, de telle sorte qu’il est impossible de concevoir cette multiplicité comme un « objet achevé ». Je nomme de telles multiplicités absolument infinies ou inconsistantes [...]. Si au contraire, la totalité des éléments d’une multiplicité peut se penser sans contradiction comme « étant collectivement », de telle sorte qu’on puisse la concevoir comme un « objet », je l’appelle une multiplicité consistante ou un « ensemble » [...]. Deux multiplicités équipotentes sont, ou toutes les deux des « ensembles », ou toutes les deux inconsistantes. |
Abrégé d’histoire des mathématiques. Jean Dieudonné. Hermann, 1978, page 455.
Le
livre qui dépasse sur un rayonnage
Je le prends et je
l’ouvre
[…] il m’est apparu nécessaire de distinguer deux sortes de multiplicités (il s’agit toujours de multiplicités définies). En effet, une multiplicité peut être ainsi constituée que l’hypothèse d’une « existence simultanée » de tous ses éléments conduit à une contradiction, de telle sorte qu’il est impossible de concevoir cette multplicité comme une unité, comme « un objet achevé ». je nomme de telles multiplicités multiplicités absolument infinies. […] Si, au contraire, la totalité des éléments d’une multiplicité peut être pensée comme « existant simultanément », de telle sorte qu’il soit possible de la concevoir comme un « seul objet », je la nomme une multiplicité consistante ou un « ensemble ». […] Deux multiplicités équivalentes sont, ou toutes deux des « ensembles », ou toutes deux inconsistantes. |
Traduction Cavaillès. In Philosophie mathématique. Hermann. 1962. En antique gras, les mots discutés, en rouge les variantes.
La page cornée lors d’une précédente lecture.
Je comprends soudain, grâce à Cantor qui dit « peut se
penser »,
qu’un ensemble n’est pas un objet réel car il peut seulement se
penser.
Et que donc, c’est la preuve que l’économie n’est pas un
objet réel.
J’ai donc commencé à rédiger le présent texte.
Grâce à
Lettre complète, traduction SakarovitcH
→
« Si nous partons du concept d’une
pluralité déterminée (d’un
système, d’une collection)
d’objets, la nécessité s’est présentée à moi de distinguer deux sortes de pluralités (j’entends toujours de pluralités déterminées). Une pluralité peut, en effet, être constituée de
telle sorte que l’admission d’une
« coexistence »
de tous ses éléments mène à une contradiction, de sorte qu’il est impossible
de concevoir la pluralité comme une
unité, comme un « objet achevé ». J’appelle de telles pluralités des pluralités absolument infinies ou inconsistantes. Comme on s’en persuade aisément, la
« collection de tout le pensable » est, par exemple, une telle
pluralité ; d’autres exemples
se présenteront ultérieurement. En revanche, lorsque la totalité des éléments
d’une pluralité peut être pensée sans
contradiction comme « coexistante » de sorte qu’il soit possible de parvenir à les
concevoir comme « un objet », je l’appelle une pluralité consistante ou un ensemble (en allemand et en italien ce concept sera
correctement exprimé par les mots « Menge » et « insieme »). Deux pluralités équivalentes sont ou bien toutes
deux des « ensembles » ou
bien toutes deux inconsistantes. Toute pluralité partielle d’un ensemble est un
ensemble. Tout ensemble d’ensembles, si on résout ces
derniers en leurs éléments, est à
son tour un ensemble. Pour un ensemble donné M, j’appelle le concept
général qui lui convient et ne
convient, en outre, qu’aux ensembles qui lui sont équivalents leur nombre
cardinal ou encore leur puissance,
que je désigne par m. J’arrive alors, par la voie suivante, au système de toutes les puissances dont il apparaîtra ultérieurement
qu’il est une pluralité inconsistante. » |
La phrase importante dans ces citations est, à mes yeux : si la totalité des éléments d’une multiplicité peut être pensée... Cantor traite expressément des totalité pensées, des totalités qui peuvent se penser comme ceci ou comme cela peu importe. J’entends traiter des totalités concrètes et non plus seulement pensées, totalités concrètes qui de plus ne sauraient être pensées, c’est à dire des totalités en soi.
____________________________
Je ne fait pas appel aux mathématiques dans mes
raisonnements comme on pourra le constater, j’utilise simplement un court
passage écrit par un mathématicien où la réunion de quelques mots propices
provoque ma pensée comme je le fis déjà pour un court passage d’un autre
mathématicien, le moulin de Leibniz, dans
17. On est obligé d’ailleurs de confesser que
|
Ce qui a attiré mon attention dans cette définition sont les termes « être collectif », « hypothèse » et « concevoir ». Le fait de pouvoir, sans contradiction, concevoir un être collectif constitué de tous les éléments d’une multiplicité ne signifie pas que cet être collectif existe même si ses éléments existent, autrement dit, que cet être collectif est un être et non pas seulement la pensée d’un être. Cette définition dit seulement qu’on peut penser un être collectif sans contradiction, elle ne dit pas que cet être collectif existe même si ses éléments existent. Chacun des éléments qui constituent un être collectif conçu dans la pensée peuvent très bien exister sans que pour autant l’être collectif qu’ils composent existe, sinon comme notion, dans la pensée. Il en est ainsi, notamment de l’univers. Inversement, je prétends qu’il existe des êtres collectifs qui existent, qu’on les pense ou non. Mieux, les êtres collectifs qui existent qu’on les pense ou non reposent sur la contradiction ; c’est parce qu’ils contiennent la contradiction qu’ils peuvent exister comme êtres collectifs, qu’on les pense ou non. Selon les termes de Cantor, de telles multiplicités sont absolument infinies (je suppose qu’il faut entendre infini ici au sens de non terminées, absolument interminables, puisque Cantor envisage ailleurs des ensembles infinis et des infinis qui peuvent être plus infinis que d’autres ! Ce n’est évidemment pas ma conception de l’infinitude de ces êtres collectifs. Selon moi, ces être collectifs sont infinis parce qu’ils n’ont pas d’extérieur. Nous en reparlerons un jour, peut-être.) Un être intrinsèquement collectif est contradictoire en lui-même et son principe est la contradiction. Selon les termes de Cantor, ce genre d’être ne peut être un objet achevé. Donc, on ne pourra évidemment pas les concevoir comme objets achevés en supposant qu’il soit possible de les concevoir et de tels êtres collectifs ne peuvent être des ensembles au sens mathématique (pour Kant, le monde est « l’ensemble mathématique (!) de tous les phénomènes et la totalité de leur synthèse » CDLRP, Système des idées cosmologiques). Jusqu’à présent, c’est eux qui conçoivent et ils n’ont jamais pu être conçus. Leur conception, si elle a lieu un jour, sera donc un résultat.
Encore plus simplement : dans le monde, et non dans les mathématiques, un ensemble de choses n’est pas lui même une chose (une collection de choses n’est pas une chose. Frege commet un curieux pléonasme. Il recommande de ne pas confondre l’ensemble des arbres d’une forêt avec le tout collectif que constitue la forêt. Connaissez vous vous des touts qui ne soient pas collectifs ?
[19/01/2009] On apprend tous les jours ! J’ignorais à l’époque que Frege parlait de « touts collectifs » par opposition à « tous distributifs ». Effectivement, tous les touts collectifs sont collectifs, mais les ensembles, les classes etc. sont des touts distributifs. Donc oui, maintenant, je connais des touts qui ne sont pas collectifs. Il n’empêche que ces expressions ne sont guère éclairante et prêtent à confusion pour une personne non prévenue car, les collections sont des touts distributifs. Cette expression est donc vraiment malheureuse. Le tout collectif, telle une forêt est formé de parties (des arbres, des parcelles, des champignons, etc.) ; les tous distributifs ne sont même pas formés d’éléments (Frege : un ensemble ne consiste pas dans ses éléments, mais dans le concept). Ils consistent soit dans un concept (définition intensionnelle), soit dans une liste de noms (définition extensionnelle) {a, b, c, … n, m, etc.}. Les éléments sont désignés par la liste, c’est tout. Et la liste est bien un objet singulier. C’est un objet singulier qui désigne des objets multiples. C’est tout.
(soit, Frege dit que seul les concepts unités peuvent avoir un nombre, que l’unité appartient au concept et que la différenciation, la discernabilité appartient aux objets qui tombent sous le concept. Je suppose qu’il appelle « tout collectif » un tout dont le concept est unité par opposition aux touts dont le concept n’est pas unité, les organismes par exemple. En effet, les organismes ne sont pas des collections, en ce sens, ils ne sont pas des touts collectifs. Mais, si j’ouvre le dictionnaire au mot « tout », je lis : ensemble, collection. Donc Frege écrit en fait « collection collective », intéressant ! Notez que de toute façon, je ne suis pas d’accord avec cette définition de « tout ». Les seuls véritables « touts » sont les choses collectives ou êtres collectifs réels. La ville de Lyon est un tout, la forêt de Fontainebleau n’en est pas [2013 : erreur], ce tout consiste seulement dans le concept [2013 : erreur. La différence est que les hommes peuvent vivre ensemble, les arbres d’une forêt ne le peuvent pas] tandis que dans le cas de la ville de Lyon, le tout consiste aussi dans les individus puisque les individus sont habités par le concept sous lequel ils tombent, ce qui fait notamment, que ce genre de tout est infini, que l’on ne peut en faire un objet achevé. Il tremble dans ses profondeurs et pourtant il n’est pas inquiet. Hugh ! j’ai dit) Ensuite, cette conception conduit à faire de tout un tout. Toutes les choses sont composées de choses composées de choses... (c’est pourquoi Jon Barwise doit recourir aux Uréléments (éléments purs) qui n’ont aucun élément, qui ne sont pas des ensembles). Dans ce cas, le corps humain ou une table sont des êtres collectifs au même titre qu’une forêt (non, sous la réserve ci-dessus. C’est le concept ...est une table qui a un nombre et non pas les objets qui tombent sous ce concept. Dans le cas de ...est une table, je suppose que personne ne connaîtra jamais ce nombre). Ensuite, Frege commet une erreur : une forêt n’est pas un être collectif mais un être singulier au même titre qu’un sac de billes. Musil dit plaisamment — pléonasme, Musil dit-il jamais quelque chose autrement que plaisamment, dans tous les sens du terme ? — que les réalistes voient, dans le forêt, les arbres, c’est à dire un certain cubage de bois, tandis que les hommes sans qualités y voient un être mystérieux et sont sensibles à ses murmures. Ce n’est pas l’arbre qui cache la forêt, mais l’ensemble des arbres. Frege se trompe encore en mettant une forêt et une armée sur le même pied. Une forêt n’est pas un être collectif réel (une chose collective), ni un être collectif idéal (alors qu’un ensemble, bien que non réel — il consiste seulement dans le concept —, est cependant un être collectif), une armée si, de même une brigade, un régiment, une compagnie, une section, etc. On ne peut couper comme on veut une armée. Quand on y parvient, c’est la débandade, c’est Waterloo. Les êtres collectifs réels ne sont pas des collections. Leurs éléments sont habités par le concept sous lequel ils tombent. Les êtres collectifs réels ne consistent pas seulement dans le concept mais aussi dans les individus, contrairement aux collections.
— Il ne sert
à rien d’objecter que, dans le monde, la collection Untel, par exemple,
est une institution, c’est à dire une sorte de chose, une chose collective.
Soit, mais une institution n’est pas une collection car l’expression « la
collection Untel » est une figure de rhétorique, un jeu de mots, pour
désigner le contenant par le contenu. Cette expression désigne une institution
en fait, et non une collection. Buvez-vous réellement un verre ou portez
vous réellement un vison ? Je souhaite pour vous que non.
D’ailleurs, vous ne voyez pas plus l’institution que la collection. Vous voyez
seulement des manifestations de l’institution. Les institutions sont, comme
tous les choses collectives, invisibles bien qu’elle soient des sortes de
choses puisqu’elles existent qu’on les pense ou non, indépendamment de notre
bon plaisir. Elles n’ont pas d’extérieur, c’est ce qui rend leur étude
difficile. Nous somme dedans. L’Art lui-même est une institution et l’œuvre ne
vaut que par cette institution. (Hegel ne dit rien d’autre dans son Esthétique.
D’ailleurs, vous l’aurez compris, la thèse principale de Hegel est que l’esprit
est une institution, la mère des institutions. Marx ne l’a jamais compris.) C’est
ce que signifia Duchamp quand il exposa un urinoir dans un lieu sanctifié par
cette institution. Depuis, il n’y a plus d’œuvres mais seulement des
institutions, d’Etat ou privées ; l’œuvre consiste désormais dans les
institutions ! Ce qui signifie que les « artistes » qui
grouillent sur le cadavre de dada sont académiques, des pompiers, des
provocateurs conformistes, des animateurs culturels. L’« artiste »
n’a d’autre but que d’attirer sur lui les bonnes grâce de l’institution et
comme Duchamp a prouvé que n’importe quoi pouvait attirer ces bonnes grâces,
ils font précisément n’importe quoi, de préférence dans le genre urinoir.
Derrière les provocations on entend, par intermittence : « Et moi, et
moi, et moi... s’il vous plaît... » Les choses sont simples, comme
d’habitude, ne trouvez-vous pas ? Aujourd’hui la provocation est la règle,
la provocation sur commande des institutions (telle la mairie de Youpiville, la
provocation comporte encore des risques, ne réveillez pas le chourineur qui
dort), la provocation de commande, le summum du conformisme. Un demi siècle de
pompiérisme ! —
Dans les mathématiques, ce
genre de problème ne se pose pas puisque, dans les mathématiques, il n’y a,
selon les propres termes de Dedekind, que des notions c’est à dire des objets
de notre pensée : dans les mathématiques, « un objet est tout
objet de notre pensée », dans les mathématiques l’ensemble aussi bien
que ses éléments sont des objets de notre pensée et seulement des objets de
notre pensée. D’ailleurs, ce problème se pose aussi dans
les mathématiques puisque pour Russell et Whitehead, dans leurs Principia
Mathematica, les classes ne sont pas « d’authentiques objets, comme
le sont leurs éléments si ces derniers sont des individus » (en effet,
en faire d’authentiques objets conduit directement au paradoxe de
Russell ! L’ensemble des chiens n’est pas un chien. Donc l’ensemble de
chiens est un élément de l’ensemble des non-chiens. Plaisanterie vétérinaire
due à M.
P. Lecomte. Occam, le vrai, opposerait : de même qu’une chimère
n’est pas un non-homme, un ensemble n’est pas un chien, mais il n’est pas pour
autant un non-chien [NOTE]. Pourtant les non-Chiens ont été
introduits dans la logique par De Morgan en 1847 : la classe
complémentaire de celle des chiens par rapport à l’univers (Abrégé
d’histoire... Dieudonné, page 446). [la plaisanterie est amusante, mais elle est fausse. L’ensemble des
chiens est bien un élément de l’ensemble des non-chiens, mais il n’est pas
inclus dans l’ensemble des non-chiens (il n’en est pas une partie), précisément
parce que ses éléments ne sont pas des éléments de l’ensemble des
non-chiens ; tandis que l’ensemble des chiens est inclus dans l’ensemble
des vertébrés parce que les éléments de l’ensemble des chiens sont des éléments
de l’ensemble des vertébrés. X (Hilbert ?) dit que les cercles
d’Euler sont une mauvaise représentation parce qu’ils incitent à confondre
appartenance et inclusion (ou subordination). Ensuite, Occam n’admet pas
« une chimère est un non-homme, mais il admet « un chat est un
non-homme (à
ce sujet voir Occam lui-même)] Plus directement
encore, le fait que les ensembles soient des objets conduit directement à une
contradiction puisque les parties de cet ensemble étant des ensembles sont donc
aussi des objets et, de ce fait, sont donc aussi des éléments de l’ensemble des
objets. De ce fait, le cardinal de l’ensemble des objets est supérieur au
cardinal de l’ensemble de ses parties, ce qui viole le théorème de Cantor. Il y
a comme une superposition de la relation …appartient à… et de la
relation …est inclus dans…) ce qui scandalise assez Lesniewski (c’est
surtout Frege qui, en refusant que chaque classe de tels ou tels objets se
compose précisément de ces objets, scandalise Lesniewski. Pour Lesniewski, une
classe doit être un objet (elle l’est obligatoirement, mais elle ne peut pas
être une chose, nuance. Toutes choses sont des objets mais tous les objets ne
sont pas des choses, notamment les classes et les ensembles. Les choses tombent
et sous un concept, et sous les sens, les autres objets ne tombent que sous un
concept, ainsi les nombres qui sont des objets et qui pourtant n’existent pas
dans le temps ou l’espace, qui ne tombent pas sous les sens et ne sont pas non
plus des représentations, les représentations relevant de la psychologie et non
des mathématiques. Conclusion : un ensemble de choses est un objet, mais
un ensemble de choses n’est pas une chose). Pour Frege, une classe est un
concept [je commets une erreur, voir ici, lecture de Frege !]
ou, pire puisqu’il semble que personne ne sache ce qu’est une extension de
concept chez Frege (Il me semble que Miéville, de l’université de Neufchâtel,
affirme que Frege interrogé sur le sens qu’il donnait à extension aurait
répondu qu’il n’en savait rien. J’ai lu, moi, sous la plume de Frege (je cite
de mémoire) cette référence expéditive : je ne parlerai pas de l’extension,
je suppose cette notion connue, [suite]
NOTE :
Le second théorème de Gödel recourt à certains modes de preuve parmi les plus
faibles : comme ici, la preuve « par l’absurde » et comme on l’a
vu plus haut, la récursion ou « induction complète », sans que
Gödel ni ses commentateurs ultérieurs ne fassent le moindre commentaire à ce
sujet. Le théorème fait également intervenir de manière très cavalière la
notion de « contraire » ou plutôt de « contradictoire »
d’une proposition. Je peux dire, « Le chat est un mammifère »
et le contraire, « Le chat n’est pas un mammifère » (le
contradictoire serait : « Certains chats ne sont pas des mammifères » ).
D’une chose et son contraire, l’une des deux seule est vraie. Je peux dire
aussi « Tous les chats sont des fromages » et
« Aucun chat n’est un fromage », ici aussi, une seule des deux
propositions est vraie. Dans mes exemples, les deux propositions vraies sont,
« Le chat est un mammifère » et « Aucun chat n’est un
fromage ». Maintenant imaginons qu’il existe deux livres sur les chats,
le premier néglige dementionner que « le chat est un mammifère »,
le second oublie de dire qu’« aucun chat n’est un fromage ». Lequel
achetez-vous ? La bonne réponse est, le second. Pourquoi ? Parce
que la première proposition signale une propriété essentielle du chat, la
seconde, une propriété qui, si elle est vraie est néanmoins sans portée, du
fait que la liste est quasi infinie des choses que les chats ne sont pas. Hegel
écrit à ce propos, « L’op-posé signifie ici simplement le manque, ou
plutôt, l’indéterminité ; et la proposition est si insignifiante
que ce n’est pas la peine de la dire. Si l’on prend les déterminations doux,
vert, carré — et l’on doit prendre tous les prédicats —, et si l’on dit
maintenant de l’esprit qu’il est ou bien doux ou bien non doux, vert ou non
vert, etc., c’est la une trivialité qui ne conduit à rien » (Hegel Science
de la logique. Deuxième Tome : La logique subjective ou doctrine du concept,
1816, Aubier Montaigne, 1981 : 80). Guillaume d’Occam s’était déjà intéressé à ces questions.
Broadie écrit : « ... Occam
nie qu’“Une chimère est un non-homme”
soit équivalant à “Une chimère n’est
pas un homme”. À ses yeux, la première proposition est fausse alors que la
seconde est vraie. En effet, comme Occam
le note, il faut conclure qu’une chimère
n’est pas davantage un non-homme
qu’un homme » (Broadie Alexander, Introduction to Medieval Logic,
Oxford, Clarendon Press, 1987 : 30).[Consultez directement Okcham à
ce sujet] [ Jorion,
Le Mathématicien et sa magie. C’est à cette occasion que j’ai
découvert Jorion après une recherche Google parce que, quoiqu’étant un
lecteur assez assidu de la Revue du Mauss, je n’avais pas prêté
attention à ses textes. ] |
♣ Aujourd’hui, voilà ce que je comprends : pour Frege (Stanford Encyclopedia), un
concept (une pensée comme il dit — erreur, une pensée est le sens d’une phrase
et le concept est seulement la partie incomplète de la phrase ; le nom
propre, dénotant un objet, en étant la partie complète, close —, ce qui,
comme on le verra, n’a rien à voir avec l’idéalisme allemand) est une
expression à une place ...bla bla bla, un signe de classe (ou un
fonction de vérité). La classe dont ce concept est le signe est l’extension du
concept et non pas les objets qui tombent sous le concept. Si un objet satisfait
le signe de classe, il appartient à la classe dont le signe de classe est le
signe. Mais il n’y a pas classe d’objet parce qu’il y aurait des classes
d’objets toutes prêtes déjà dans le monde (comme sont tous prêts dans le monde
les sacs de billes ou les tas de sable) et constituées par leurs éléments, mais
il y a classe parce qu’il y a signe de classe, qu’il y a concept sous lequel
tombent des objets, tandis que le sable du tas de sable tombe sous la pelle du
terrassier. Chez Frege, le concept prime. « L’extension de concept ne se
compose pas des objets qui tombent sous le concept donné, comme la forêt se
compose d’arbres [ Notons au passage qu’une forêt
ne se compose pas seulement d’arbres. Les arbres sont essentiels à l’existence
de la forêt mais ils ne composent pas à eux seuls la forêt. La forêt est aussi
composée de champignons et de murmures, entre autres choses. ],
mais elle prend appui sur le concept même et seulement lui [ Frege dit carrément : l’extension consiste
dans le concept ] » (Denis Vernant citant Frege). Vernant commente : « Ayant montré les insuffisances d’une
appréhension purement extensionnelle des classes, Frege note la nécessité de
faire explicitement appel au concept pour caractériser la classe... La
"classe" des objets sélectionnés [ par le
concept considéré comme une fonction de vérité, fonction qui retourne une
valeur de vérité, le VRAI ou le FAUX, et accepte pour argument des objets,
leurs noms propres, plutôt. Quand la fonction retourne le VRAI, l’objet
appartient à la classe ] est alors toujours extension d’un concept
et n’a pas d’existence indépendamment de lui. »
Autrement dit, ce n’est pas la faute des tilleuls de la rangée est de l’allée
sud s’ils tombent sous le concept ...tilleuls de la rangée est de l’allée
sud, (laissons tomber l’allée ouest qui a une quadruple rangée de tilleuls
comme bordure et l’allée est qui a une double rangée de tilleuls comme bordure,
ne compliquons pas inutilement les choses) mais bien la faute du concept
(et celle des jardiniers, de l’architecte et du maître du domaine —
M. d’Anglas — qui donna l’ordre d’accomplir cette chose il y a trois
siècles. Oui, c’est bien dans le monde qu’on saisit les pensées. Voilà pourquoi
les paysages sont si beaux). S’il n’y avait pas de concept, les tilleuls ne
tomberaient pas sous le concept et auraient une paix royale. Ils pousseraient
comme ils voudraient ou pourraient et non en de savants alignements. Le nombre
d’un concept n’est pas l’extension de ce concept,
ce que comprend à tort Cantor quand il lit Frege, mais l’extension
d’un concept constitué grâce à la relation d’équivalence ...équinumérique
à... — pour Frege, une relation est une expression
à deux places : ...bla bla bla... Une relation d’équivalence est
une relation (notée R ci-dessous) biplace, réflexive (x R x),
symétrique (si x R y alors y R x), transitive
(si x R y et si y R z, alors x R z)
— Le nombre qui convient au concept A est l’extension du concept ...équinumérique au
concept A, concept du second ordre (un concept tombe sous un concept
d’ordre plus élevé) obtenu en saturant une place de la relation avec le nom
propre d’un concept (l’expression « le concept A » ne
désigne pas un concept puisqu’elle est un
nom propre qui désigne donc un objet, alors que les concepts ne sont pas
des objets. Ph. de Rouilhan (Frege, les Paradoxes de la représentation.
Ed. de minuit, 1988 et Frege dans ses écrits posthumes, « Les Sources
de connaissance en mathématique… » 1924-1925 ) résout ainsi ce paradoxe
en s’appuyant sur les textes de Frege : l’expression « le
concept A » désigne bien un objet, objet qui est une
représentation du concept ou de la fonction dans le domaine des objets et
cet objet est l’extension du concept ou le parcours de valeur de la fonction.
Et, en effet, tout écolier qui trace au tableau le parcours de valeur d’une
fonction sait très bien qu’il représente, dans le monde des objets — et
même dans le monde des choses —, la fonction et qu’il la représente seulement.
Qu’est-ce qu’une fonction ? Ce n’est pas un objet mais un événement :
c’est le fonctionnement d’une machine ; pas la machine, mais son
fonctionnement dans le temps.) ; un nombre est une classe de classes équinumériques (c’est à dire de classes que
l’on peut mettre en bijection, bijection qui ne nécessite nullement de
connaître la notion de nombre*. Les nombres sont des classes de classe. Dans le préambule
à son mémoire, Gödel dit : nombre naturel, classe de classe ; je me
demandais alors ce qu’il voulait dire. Il se référait à Frege, en fait)
et, bien entendu, comme on peut le remarquer, sa définition ne dépend pas... du
nombre d’objets qui tombent sous quelque concept que ce soit, ce que justement
Cantor reprochait à Frege. Le nombre d’éléments de la classe de classes
équinumériques (le nombre de classes équinumériques donc) est totalement
indifférent à la définition du nombre, c’est la classe de classe qui est le
nombre, et non le nombre d’éléments de cette classe ; de même que le nombre
des droites du plan parallèles à une certaine droite a (une infinité) dans la définition de la
direction : la direction est une classe de classes fondée sur la relation
d’équivalence ...parallèle à... et non pas un certain nombre de droites.
Et il y a non seulement une infinité de droites dans chaque classe mais une
infinité de directions, une infinité de classes d’équivalence disjointes
(l’intersections de deux classes disjointes est vide. Du fait qu’elles soient
disjointes, elles partitionnent le plan en une infinité de directions). La
réunion des classes de direction est l’ensemble des droites du plan et
l’ensemble des classes de direction, est appelé ensemble quotient de l’ensemble
des droites du plan par la relation ...parallèle à... Digression : différence entre
appartenance et inclusion : soit l’ensemble des objets jaunes. Considérons
une partie, un sous ensemble, de cet ensemble obtenu par restriction du concept
constitutif : l’ensemble des motos jaunes. Cette partie de l’ensemble des
objets jaunes n’est pas un élément de l’ensemble des objets jaunes car de
mémoire d’homme personne n’a jamais vu d’ensemble jaune (ni de nombre blanc.
Les rouges et les noirs de la roulette, les numéros verts du téléphone,
désignent en fait des numéros, des numérals, c’est à dire les signes ou les
noms des nombres et non les nombres eux-mêmes. Mais cette partie de l’ensemble
des objets jaunes est cependant un élément de l’ensemble des parties de
l’ensemble des objets jaunes. Le théorème de Cantor porte sur la relation qui
existe entre le cardinal de l’ensemble des éléments et le cardinal de
l’ensemble des parties. Frege, toujours lui, signale le premier que tout
élément d’un ensemble en est aussi une partie à titre de singleton. Amusant,
non ? Fin de digression.
Voilà ! dirait le l’irascible capitaine Ferraud (Harvey Keitel) dans Duellistes
de Ridley Scott d’après une nouvelle de Conrad. Achetez ce DVD,
c’est magnifique, c’est beau. Chacun des costumes de hussard a coûté cent mille
francs en 1976. Napoléon aurait dit : donnez leur de beaux uniformes, ils
se feront tuer allègrement. Scott n’a fait que deux bons films dans sa
vie : Duellistes et Alien et ses courts métrages. Refin, de redigression.
Combien y a-t-il d’éléments dans la classe d’équivalence qui a pour nom quatre
(ou dal, four, vier...) quelqu’un le sait-il (une
infinité puisque, déjà, les combinaisons des entiers quatre à quatre sont en
nombre infini) ? Frege ne définit pas numériquement le nombre, c’est bien la
moindre des choses. Dernière remarque, l’équinuméricité est constituée par la
bijection des objets qui tombent sous deux concepts dits
équinumériques ; des objets ! car, je le répète,
l’unité appartient au concept et la discernabilité aux objets, à la suite de
quoi Frege ajoute à peu près : c’est très simple, ainsi tout s’éclaire, le
problème est résolu. La bijection s’effectue sur les objets, en les marquant
avec une craie par exemple (il n’y a donc pas besoin de savoir compter, ce qui
est heureux, sinon Frege construirait les nombres à l’aide des nombres.
L’archéologie lui donne d’ailleurs raison comme on peut le voir dans la note
ci-dessous due au Dr Besnard), mais, là encore, l’équinuméricité appartient aux
concepts et non aux objets. Il dit également (deux fois) que la lessive Super
inattentive® de Husserl lave plus blanc, mais que son dosage est très
difficile et que lui, Frege, n’a jamais réussi à obtenir le bon dosage. Trop
forte concentration, tout devient blanc ; trop faible, tout reste sale et
l’on ne distingue toujours rien, en tout cas pas un nombre. Il dit également,
toujours à propos de Husserl : « L’inattention est une force logique
hautement efficace. De là sans doute vient la distraction des
savants »). /♣
♠ * Vestiges de bijections vieux
de trente mille ans ! (Dr
Besnard)
« Il est clair qu’il fut un temps où les hommes ignoraient tout
du concept de nombre entier. Jusqu’à récemment, chez certaines peuplades, la
suite des entiers s’arrêtait...à 2 ! (On comptait de la
sorte : un, deux,...beaucoup) [ D’ailleurs,
vers 1860, John Stuart Mill s’arrêtait à 3 en évitant soigneusement
le cas du 1 et le cas du zéro. Je l’ai toujours dit : ces
idéologues anglais sont des sauvages. Et tout cela se termine par le
bombardement de l’Irak. Logique ! ] Toutefois, ces hommes qu’on pourrait appeler
« pré-numériques » ne sont pas démunis face aux situations
quotidiennes. Ainsi, imaginons un homme de Cro-magnon, appelons-le Tik,
chargé de veiller sur un troupeau de 8 moutons. Tik ne sait pas compter, mais il aimerait bien savoir si tous ses
moutons sont bien rentrés à l’enclos. Rien de plus facile ! Le premier
jour, il fait sortir ses bêtes une par une, en faisant à chaque fois une
encoche dans un os ou dans un bâton, par exemple. Dès lors, Tik n’aura qu’à
faire rentrer ses moutons un par un, en faisant simultanément glisser son
doigt d’une encoche à l’autre. Cette technique a été utilisée il y a au moins
30 000 ans, comme en témoigne un radius de loup retrouvé en république
Tchèque, comportant 45 encoches [ je
n’ai pas vérifié l’information du Dr Besnard ]. Mais cette
technique est plus qu’une astuce. Qu’a fait Tik ? Il a réalisé un
appariement [ terme employé
par Bolzano pour bijection ] entre les moutons et les encoches,
ce qu’en termes mathématiques on appelle une bijection, f, de
l’ensemble M des moutons dans l’ensemble E des encoches.
Rappelons qu’une bijection est une application qui possède les deux
propriétés suivantes : elle envoie deux éléments distincts sur deux éléments
distincts (elle est injective), et tout élément de l’ensemble d’arrivée est
l’image d’au moins un élément de l’ensemble de départ (elle est surjective). Mais Tik pourra bientôt se rendre compte que d’autres ensembles
peuvent être mis en bijection avec E. Ces ensembles possèdent une
propriété commune indépendante de la nature de leurs éléments. [ Tik découvre les classes
d’équinuméricité, autrement dit, les nombres. Ils sont malins ces sauvages,
ce qui n’est pas le cas de ces crétins qui encombrent les routes à chaque
départ et retour de vacance. ] Cette propriété, on peut l’appeler
« avoir 8 éléments ’’, c’est ainsi que naît le concept
abstrait du « nombre 8 ’’. Tik utilisera son bâton pour
reconnaître les ensembles à 8 éléments : c’est un représentant
particulier parmi ces ensembles, qui sert de référence. La suite des entiers
naturels (0, 1, 2, etc...) n’est rien d’autre qu’une référence universelle
arbitraire [ soit, la
référence est arbitraire (dal, four, vier etc.) mais la suite ne l’est pas
puisqu’elle est une suite. Tik a pris soin d’ordonner cette suite, de classer
ses bâtons et de les nommer, ce qui fut certainement un sacré boulot. C’est
curieux, Tik traite les nombres comme Frege : les cardinaux d’abord, les
ordinaux ensuite contrairement à Dedekind, Peano et von Neuman ],
apprise par cœur, qui a le même usage (en plus facile à transporter) qu’une
infinité de bâtons de comptage ! » |
Cette fable
est une fable mais l’utilisation du bâton à encoches est un fait avéré et daté.
Il est donc étonnant que plusieurs dizaines de milliers d’années avant
Dedekind, Tik effectuât des applications bijectives sans le savoir, comme
M. Jourdain, et qu’il fallut plusieurs dizaines de milliers d’années pour
que Dedekind en saisisse la notion. Une fois de plus, Bolzano et
Frege ont raison : on se saisit les idées et cela pour la simple raison
que la chose est pratiquée sans pensée depuis des millénaires. Il ne manque
plus que la pensée et le nom. Hegel a raison : la raison d’être est un
résultat, elle vient à la fin. Cette fable permet également de saisir la
différence entre but et raison d’être ou fondement : Tik a un but, qu’il
connaît (savoir si des moutons se sont égarés ou si le loup les a dévorés),
mais il ignore le fondement, la raison d’être de son activité qui est le
nombre. Creusez, prenez de la peine, un nombre est caché dedans. De même
que l’universel est le commencement mais que tous les animaux ne peut
prétendre être une zoologie, de même l’application bijective est le
commencement mais elle ne peut prétendre être une arithmétique. Il faudra
trente mille ans pour concevoir la notion d’application grâce à Dedekind et
deux mille ans pour concevoir la droite numérique, grâce à Bolzano. Hegel a
encore raison, comme d’habitude : l’histoire est une régression vers ce
qui a servi de commencement. Cet exemple est particulièrement éclairant :
Frege, pour établir ses classes d’équinuméricité et triompher du redoutable
zéro et du non moins redoutable un, doit recourir à une technique vieille de
trente mille ans ! Nulle trace de platonisme là-dedans, au contraire. Les
nombres sont des objets qui n’existent pas dans le temps et dans l’espace, qui
ne tombent pas sous les sens. Mais cela ne signifie pas qu’ils existent dans le
ciel des idées, mais dans le savoir mondial, comme pratique qui ignore sa
raison d’être. Cela confirme ce que j’aime à dire : n’est su que ce qui
peut être dit. Bien que pratiquée depuis trente mille ans au moins (les bâtons
à encoches sont toujours utilisés de nos jours par les bergers alpins),
l’application bijective ne devient connue que grâce à Dedekind qui dit la
chose.
** Voir
également : Histoire universelle des chiffres. Georges
Ifrah, Laffont/Bouquins. Page 9
et suivantes, Les premières machines à compter. Il est étonnant que la
numération ait commencé avec des machines. Voilà qui ridiculise, une fois de
plus, ce crétin de Debord qui n’avait pas de mots assez durs pour le langage
binaire de l’ordinateur. Qu’y a-t-il de plus binaire qu’une bijection, une
correspondance one-one, qu’y a-t-il de plus binaire qu’une relation à
deux places, deux, donc binaire ? Vade retro binarius. /♠
[suite] [retour] « la méréologie, une théorie des relations entre touts et parties ». Les êtres collectifs de Cantor ne satisfont pas Lesniewski, mais ce n’est pas le collectif qui leur manque, mais l’être (Université de Neuchâtel, Miéville, Lesniewski, l’homme et l’œuvre, format PDF. Encore un site non pédophile, non néo-nazi et non négationniste et même non fasciste ! C’est incroyable ce qu’ils pullulent sur le Net, quoique Frege eût été réac et antisémite ! Egalement : Denis Vernant, Etude critique sur « les Fondements de la mathématique » de Stanislas Lesniewski, format PDF) Du peu que j’en sache, les classes collectives de Lesniewski (toute classe est subordonnée à elle-même, il n’existe pas de classes qui ne soient pas subordonnées à elles-mêmes, ainsi le paradoxe des classes non subordonnées à elles-mêmes de Russell disparaît. Il obtient cela en remplaçant, je suppose, le concept d’appartenance de Peano par le concept de subordination, c’est à dire d’inclusion) n’ont pas grand chose à voir avec les choses collectives qui ne sont constituées que par les relations entre elles et leurs éléments (mais c’est tout bonnement le fait social de Durkheim ! Voilà donc une nouvelle manière de le dire : l’économie n’est aucun fait social, il n’y a pas de fait social qui serait l’économie. Une autre manière de le dire est : il n’y a de fait social que total, un fait social qui n’est pas total
♥ — et infini
car la relation d’un fait social total à lui-même est infinie, analogie, que je
développerai, avec la numérotation (numéroter, compter, c’est bijecter,
apparier les objets d’une suite d’objets déjà connue, la suite des nombres
naturels, avec les objets d’une suite inconnue) des nombres pairs, ou des
puissances n des nombres entiers par Bolzano. La différence est que ce
n’est pas un ensemble qui est infini (notion extensionnelle), mais une relation
(notion compréhensive) et cette relation est déjà écrite par Hegel, prête à
l’emploi : ...se supprime comme apparence en direction de l’immédiateté
de... Dans un ensemble infini, on peut apparier la totalité des éléments
avec une partie des éléments, la totalité des nombres entiers avec la totalité
des nombres pairs par exemple. Dans le cas d’une chose sociale, ce n’est pas la
totalité des éléments qui sont appariés, un à un, avec une partie des éléments,
mais la totalité des éléments en tant qu’elle est différente de ses éléments (à
la manière dont l’extension d’un concept est différente des objets qui tombent
sous le concept selon Frege) qui est présente dans chaque élément, fantôme, geist,
(Anders) qui hante chaque élément. Et cette totalité est une extension
effective (l’universel concret et non plus un universel pensé comme tous les
animaux) de concept parce que le concept sous lequel tombent les éléments
de la totalité est une propriété des éléments de cette totalité. En ce sens,
les êtres collectifs réels sont bien concepts et esprit, comme le voulait
Hegel, car leur extension hante chacun de leurs éléments, ce qui n’est pas le
cas pour les arbres d’une forêt. Les habitants d’une ville sont habités par
leur ville ce qui fait que la ville est une ville, les hoplites en ordre de
bataille sont habités par leur nombre, la nationaux sont habités par leur
nation, c’est à dire par le concept ...français. Une autre manière
d’exprimer cela : selon Hegel, ce qui est posé par un autre est fini, ce
qui se pose lui-même est infini. Ainsi sont les êtres collectifs réels, ils se
posent eux-mêmes sans rien demander à personne (hélas suis-je tenté de dire),
sauf cas bien précis. Voilà ce que j’entendais par infini quand j’écrivais, en
1978, communication infinie. C’est d’ailleurs cette infinité interne
qui confère leur invisibilité aux choses collectives, sauf dans quelques cas
bien précis. Par analogie avec les puits de potentiel qui sont des zéros,
imaginez un demi hyperboloïde équilatère engendré par rotation autour d’un des
axes de coordonnées d’une demi hyperbole. Il n’a pas de bord, comme le champ
vision, il n’a pas de fond, comme le champ visuel. C’est un puits d’apparence.
(c’est une métaphore, évidemment, comment représenter quelque chose qui
n’apparaît jamais ?) Les choses collectives sont infinies parce
que le concept sous lequel tombent leurs éléments est une propriété de ces
éléments. On peut généraliser : tous les hommes est un tout effectif,
un tout réel et non plus seulement un tout pensé parce que le
concept sous lequel tombent ses éléments est une propriété de ses éléments (ce
qui n’est pas le cas pour les tilleuls, ni pour les chevaux) sauf pour le
président Bush chez qui le concept ...homme est remplacé par le concept ...gens
bons (selon Frege, il n’y a que des noms propres. Les prétendus noms
communs sont en fait des concepts. Ainsi Hitler serait un nom propre !
Ah ! je jouis, le degauche se révolte dans sa fange). D’ailleurs les
Arabes ont démontré combien ils sont méchants, méchants, méchants. C’est
pourquoi ils me plaisent. Voilà ! dirait l’irascible Alan Breck. Je mets
mon épée en fibre de carbone à leur service — /♥
n’est aucun fait social mais seulement une idée. La
propagation de cette idée peut être, elle, un fait social total
authentique : idéologie, mythe, religion, etc. Ce qui manque au fait
social de Durkheim pour être une chose collective, c’est la totalité. Son
neveu l’avait bien compris), ce que je nomme communication ; tandis que
dans un ensemble au sens de Cantor, il n’y a aucune relation entre l’ensemble
et ses éléments autre que celle d’appartenance. « Depuis Lesniewski, on
devrait être convaincu que la théorie des ensembles est incapable de fournir
une représentation adéquate des relations entre ensemble et éléments,
lorsqu’elles dépassent la simple appartenance. » (Frédéric Nef, L’Objet
quelconque. Vrin, 1998, page 191) Dans son avant propos, Nef précise qu’il
passera sous silence « deux domaines de l’ontologie de l’objet :
l’esprit et les objets sociaux », ça fait beaucoup ! Aux
dernières nouvelles, l’un de ses collègues (Vincent Descombes,
— Et cela est encore valable pour les mathématiciens platoniciens puisque pour eux, si les objets mathématiques existent comme des choses, c’est à dire indépendamment de notre pensée, dans l’Empyrée, c’est cependant comme des choses particulières qui ne sont accessibles qu’à la seule pensée. Donc ces choses ne sont pas des choses du monde mais de l’Empyrée ; plus simplement, elle ne sont pas des choses. Une classe d’objets mathématiques peut très bien être décrétée, dans un certain système, être elle-même dépourvue de classe, elle n’en est pas moins un objet mathématique. Une telle classe est un nom, les noms n’ont pas de nom, c’est bien connu. Et les noms des choses sont des classes. Frege n’est pas platonicien : selon lui, c’est dans le monde que l’on saisit les pensées —
Le monde lui-même, en tant qu’il est conçu comme l’ensemble des choses, n’est pas une chose mais seulement une notion, un concept, au sens restreint (par opposition au sens hégélien d’universel concret : le concept est ce qui est libre car il est la puissance de la substance). S’il peut être, cependant, lui-même une chose (c’est mon opinion), il devra l’être à un autre titre que « l’ensemble des choses » (déjà, une forêt n’est pas un ensemble d’arbres, à plus forte raison, donc, une ville ou une nation ne sont pas des ensemble d’habitants. Cependant, une forêt n’est pas un être collectif — un ensemble d’arbres l’est, mais seulement au titre d’objet de notre pensée. Ici « pensée » n’a pas le sens frégéen mais signifie, selon Frege lui-même, l’acte de penser — tandis qu’une ville ou une nation le sont et non plus seulement au titre d’objet de notre pensée.) C’est ce qu’il s’agit de concevoir.
Le fait qu’un ensemble de choses ne soit pas lui-même une chose me permet de montrer que les prétendues choses économie, production, consommation, etc. dont la définition repose sur la locution « est l’ensemble de » ne sont pas des choses mais seulement des notions, exactement comme le CAC40. L’économie n’existe pas sinon comme notion dans notre pensée, exactement comme le CAC40. De même la production et la consommation bien qu’il y ait beaucoup de choses produites et beaucoup de choses consommées. La production ne produit rien et la consommation ne consomme rien. Mais surtout, ni la production, ni la consommation n’expliquent rien, exactement comme le CAC40.
J’attaque l’abus de langage qui consiste à tenir des idées générales pour des choses générales. Cela ne signifie pas que je dénie l’existence de choses générales. Au contraire, parce que je récuse cet abus de langage, je peux envisager l’existence de véritables choses générales qui ne sont pas des fantômes peuplant un abus de langage mais qui existent, et qui agissent, qu’on les pense ou non, indépendamment de notre bon plaisir dirait Frege, ce qui précisément leur confère leur statut de choses comme le note Durkheim. Les choses collectives ne sont pas des ensembles parce que les ensembles ne sont pas des choses. L’économie, contrairement à ce que prétend l’économie politique (et les journalistes stipendiés et imbéciles. Ils sont tellement imbéciles qu’il n’est même pas nécessaire de les stipendier), n’est pas une chose collective, ni aucune autre chose d’ailleurs, mais seulement une classe de faits. De même que le concept de chien ne mord pas, une classe de fait ne fait rien.
Prétendant remettre Hegel sur ses pieds, Marx peupla sa théorie d’une ménagerie de prétendues choses générales qui ne sont en fait que des classes de faits tandis que Hegel avait en vue l’universel concret, c’est à dire une chose collective. Marcel Mauss, lui, tenta d’étudier une chose générale. Le chapitre VI de cette étude sera consacrée au commentaire du célèbre passage des Grundrissse de Marx où celui-ci parle de l’universel concret. Quelques pages avant, il dit que la consommation est hantée par la production et que la production est hantée par la consommation, considérations peu marxistes. N’oubliez pas les réserves que je fais sur l’existence d’une Production et d’une Consommation, mais, comme dit Wittgenstein, on ne peut définir tout à tout moment, sinon la conversation devient impossible. Donc, pour que cette conversation continue, faisons semblant d’être d’accord et surtout de comprendre le sens de ces quelque expressions.
« Les idoles adorées par les païens sont assimilées à des noms qui ne renvoient à aucune réalité » Commentaire, par Abdelwahab Meddeb d’un verset du Coran, XII, 40, « Ceux que vous adorez en dehors de Lui... » Que disais-je. Mécréants, idolâtres, ils ignorent la vraie foi, ils ignorent le vrai dieu.
HYPOSTASIER : v.t. Didact. Considérer à tort une idée, un concept comme réalité en soi, absolue. Hypostasier la conscience collective. (Petit Larousse.)
En fait, hypostasier une abstraction c’est la tenir
pour une chose, c’est la réifier, c’est la chosifier. Voilà donc quelle est la
réification et la seule réification en ce bas monde, ce qui n’a rien à voir
avec le bla bla confus du stalinien et surfait Lukacs. Wittgenstein parle, lui,
de la réification de la règle, de la confusion constante entre règle et
mécanisme. Même Bourdieu met en garde contre le danger de passer du modèle
de la réalité à la réalité du modèle. « Les sciences humaines ont,
d’ailleurs, tendance à utiliser en toute innocence le mot ‘mécanisme’ pour
caractériser à peu près n’importe quel processus manifestant une certaine forme
de régularité [telle la sublime et célèbre loi
d’Engel] : l’action humaine est dirigée, en plus des ‘mécanismes
mentaux’, par des ‘mécanismes’ sociaux, économiques, politiques,
culturels » [et j’ajoute, après Molière, des mécanismes dormitifs.] Bouveresse,
Essais I, Wittgenstein et l’anthropologie, IV.
Tous les animaux — la totalité des éléments de cette multiplicité définie que constituent les animaux — peut se penser comme étant collectivement sans contradiction de telle sorte qu’on peut concevoir cet être collectif comme un objet. Cependant, les animaux ne sont collectivement — ils ne sont dotés d’un être collectif — que pour autant que l’on pense cet être collectif. L’être collectif tous les animaux n’existe que pour autant qu’on le pense. Tous les animaux est seulement un être mathématique * et comme tous les êtres mathématiques, il n’existe que dans la pensée. Il n’est doté d’une existence dans le monde que parce que dans le monde de nombreux zoologues, notamment, le pensent. Hegel note plaisamment : L’universel est le commencement. La science commence avec tous les animaux mais tous les animaux ne peut cependant pas prétendre être une zoologie.
*. Plus précisément, cet ensemble des
animaux n’est pas mathématique, à proprement parler, mais est cependant un
ensemble au sens mathématique — au sens de Cantor donc. Pour éviter toute ambiguïté, disons que tous
les animaux est, au même titre qu’un être mathématique, une notion
(soulignons que si tous les êtres mathématiques sont des notions, toutes les
notions ne sont pas des êtres mathématiques). La question est de ne pas
confondre la notion et la chose : la notion « tous les
animaux » existe, la chose « tous les animaux » n’existe
pas. Autrement dit, tous les animaux n’est pas une chose mais seulement
une notion, comme c’est le cas des êtres mathématiques.
Tous les hommes — la totalité des éléments de cette multiplicité définie que constituent tous les hommes — existe comme un être collectif sans qu’il soit nécessaire de le penser *. Ce qui signifie que cette totalité, cet être collectif est sujet, est concept, est savoir, il n’a pas besoin qu’on le pense pour exister **. De ce fait, il est impossible de penser, il est impossible de concevoir cet être collectif comme un objet achevé pour cette simple raison qu’il se conçoit lui-même sans rien vous demander, qu’il est sujet, je le répète, qu’il est concept, qu’il est lui-même savoir, c’est à dire qu’il vous emmerde (Durkheim, plus poli que moi dit qu’il est coercitif) quoique vous en pensiez ou n’en pensiez pas : « Le concept est ce qui est libre en tant qu’il est la pure négativité de la réflexion de l’essence en elle-même ou la puissance de la substance, et en tant qu’il est la totalité de cette négativité... » Encyclopédie 1817 § 109 ; 1827 §160. Il est infini car il se pose lui-même et non parce qu’il dure toujours, toujours, toujours et ne finit jamais, jamais, jamais. C’est pourquoi le monde peut être un savoir peuplé d’ignorants, qu’un pays riche peut être peuplé de pauvres *** et un pays libre peuplé d’esclaves ou d’ilotes. Les deux occurrences du terme concevoir n’ont pas le même sens : la première signifie penser, la seconde signifie concevoir, signifie concept si les mots veulent encore dire quelque chose. De même savoir ne signifie pas nécessairement pensée, ne signifie pas nécessairement penser ; et pensée et penser signifient souvent ignorance. Le monde est un savoir mais il l’ignore. Ses habitants sont des ignorants mais ils l’ignorent aussi, à part Socrate qui le savait. Mais hélas, Socrate est mortel.
*.
Marx ne l’ignorait pas encore du temps
qu’il était encore hégélien, du temps qu’il n’était pas encore marxiste :
« L’homme, c’est le monde de l’homme ». Autrement dit, l’homme, c’est
tous les hommes et non pas seulement une pensée, une abstraction.
La cabalité n’est pas tous les chevaux mais seulement une
pensée, une abstraction. Tandis que le genre des animaux est seulement une
pensée, le genre de l’homme est pratique, substantiel, il existe qu’on le pense
ou non, il est chose en soi, il est le concret. Tous les hommes est
un monde et ce monde est monde parce qu’il contient sa propre image comme
négatif. Le genre des animaux est une notion et seulement une notion, le genre
de l’homme est une chose. L’animalité, la cabalité sont des notions et
seulement des notions, l’humanité est une chose et, c’est le comble, sa notion
n’existe pas, seulement son nom. De même que tous les animaux ne peut
prétendre être une zoologie comme le note le plaisant Hegel, tous les hommes
ne peut prétendre être la notion de l’humanité. Une chose est ce qui a un
nom. Ce qui n’a pas de nom n’est aucune chose. Mais tous les noms ne désignent
pas une chose (c’est le cas de l’économie, précisément). Toutes les notions de
l’humanité proposées depuis plusieurs millénaires sont nulles. Les meilleures
furent encore celles présentées comme étant celles de Dieu ou des dieux. Feuerbach
vous l’avait bien dit. Telle l’Esprit prôné par Hegel, c’est parce que le genre
de l’homme est riche de contenu, contient le déterminé ou la différence à
l’intérieur de lui-même, qu’il est de ce fait le concret. Le genre de l’homme
existe qu’on le pense ou qu’on ne le pense pas, il agit, il est sujet. Celui
des animaux, non. Le genre des animaux n’est pas, le genre de l’homme est. Le
genre des animaux est l’objet d’un savoir, le genre de l’homme est un savoir.
La différence, dans le genre des animaux, est pensée, dans le genre de l’homme,
elle est. Le genre des animaux est une conséquence du genre de l’homme ;
le genre des animaux, pas les animaux eux-mêmes. Je suppose que c’est ce que
voulait dire Marx par « Le genre de l’homme est le genre de tous les
animaux ». Contrairement aux animaux, l’homme vit dans son genre, il
habite son genre pratique et son genre l’habite. Le genre chien ne mord
pas mais le genre homme bombarde à haute altitude. Et là encore Hegel a
raison, le vrai c’est le tout, le vrai c’est le genre et lui seul. Schopenhauer
répond à Kant : la chose en soi est volonté. Hegel répond à Kant : la
chose en soi est savoir.
**.
Evidemment, beaucoup de choses existent
sans qu’on ait besoin de les penser, mais ici je ne parle que des êtres
collectifs. Les êtres collectifs qui existent sans qu’il soit besoin de les
penser sont des savoirs (des situations), ceux qui ne sont pas des savoirs
n’existent que pour autant qu’on les pense : ils sont seulement objets
d’un savoir, il ne sont pas savoir (des situations), ils ne sont pas sujet. Les
savoirs sont réels, les êtres collectifs objets de savoirs sont seulement des
abstractions. Ces derniers êtres collectifs ne manquent pas de collectif
mais d’être. Les savoirs sont, les abstractions ne sont pas. La réalité
est, les abstractions ne sont pas. Les scolastiques n’y avaient pas pensé. Pour
eux ou bien les universaux étaient (réalisme des essences, — soit transcendant, Platon — soit immanent, Aristote) ou bien ils n’étaient pas
(nominalisme, Occam — pour
lui, seul le singulier est réel. Ce qui est universel existe seulement dans la
pensée.) Or certains universaux sont, certains ne sont pas. Certains universaux
sont substantiel, certains non. Certains universaux sont des choses (des
situations), certains non. L’animalité n’est pas une chose, l’humanité si. La
chose animalité n’existe pas, la chose humanité si. L’humanité,
c’est la chose tout qui existe (comme situation. La connaissance de la
situation est un élément de la situation. Cela ressemble à : X={X}.
« En effet, une multiplicité peut être ainsi constituée que l’hypothèse d’un “être collectif” constitué de tous
ses éléments conduit à contradiction, de telle sorte qu’il est impossible de
concevoir cette multiplicité comme un “objet achevé”. Je nomme de telles
multiplicités absolument infinies ou inconsistantes » disait Cantor. En effet. L’axiome de
fondation permettait d’éliminer ces être collectifs là. L’axiome de
non-fondation les réintroduit. L’axiome de fondation joue, sur ce point, le
même rôle que le postulat d’Euclide pour l’espace). Le genre de l’homme est
monde. C’est l’universel concret de Hegel. Marx, avant de devenir un affreux
réductionniste, disait aussi : l’homme (le genre de l’homme), c’est le
monde de l’homme. L’homme est le seul animal dont le genre est monde
(situation).
***. « La
“richesse nationale” des Anglais est fort grande. Ils n’en forment pas moins la
nation la plus pauvre du monde. » (Engels, Esquisse d’une critique de
l’économie politique. Annales franco-allemandes.) Soit dit en passant, tout
au long de ce texte, Engels n’emploie le mot économie qu’au sens
d’économie politique, qu’au sens de science philanthropique hypocrite où tout
n’est plus que noblesse et générosité, système parfait de la tromperie
institutionnalisée, science complète de l’enrichissement née de la jalousie
réciproque et de la cupidité des commerçants. « Telle est l’humanité du
négoce : la gloire du système de liberté du commerce c’est de faire
hypocritement servir la moralité à des buts immoraux. »
Résumons : tous les animaux est un ensemble au sens de Cantor, tous les hommes n’est pas un ensemble au sens de Cantor *. Toute la différence est là. Tous les hommes, non content de n’être pas un tel ensemble, n’en n’est pas moins un être collectif, qu’on le pense ou non. Un ensemble au sens de Cantor est un être collectif qui existe seulement pour autant qu’on le pense. Même la multiplicité définie absolument infinie de Cantor n’existe que pour autant qu’on la pense. Tous les hommes est un être collectif qui existe qu’on le pense ou non. Il n’y a d’ailleurs rien d’étonnant à cela car c’est la pensée qui contient tous les animaux mais c’est tous les hommes qui contient toute pensée. Nous sommes, donc je pense.
*. Evidemment, tous les hommes, la totalité des éléments de cette
multiplicité définie que constituent tous les hommes, est aussi légitimement
un ensemble au sens de Cantor ; mais comme tous les ensembles, cet être
collectif n’existe que pour autant qu’on le pense. (Comme je le dis plus loin,
quand on a dit tous les hommes, on n’a rien dit. Et, comme dit Hegel,
l’universel est le commencement, mais tous les animaux ne peut prétendre
être une zoologie — préface de
C’est pourquoi toutes les abstractions telles que économie, production, consommation, technique (en a-t-on assez entendu parler de la technique — sans parler de les technologies, technologie signifiant, en fait, étude des techniques. Dans ma jeunesse, je devais suivre des cours de technologie qui avaient lieu en classe. Quant aux cours de technique, forge, moulage, fonderie, ajustage, tournage, fraisage, rectification, alésage, traitement thermique des métaux, métrologie, ils avaient lieu à l’atelier. Trous du cul, c’est là, exactement, que vous devez vous les mettre, vos technologies, pignoufs — par tous les Homais de la planète), nature, matière, population, univers (tout ce qui existe) dont la définition comporte le mot ensemble ou le mot tout n’existent que pour autant qu’on les pense. Ce sont seulement des notions et non des choses, c’est, me semble-t-il, ce qu’essaye de dire J-F Gautier * à propos de l’univers. (Gautier ne dit pas d’ailleurs que l’univers n’existe pas mais qu’il faut apporter la preuve de son existence plutôt que de la tenir acquise par principe. Il faut donc se conduire avec l’univers comme avec tous les autres objets de la science expérimentale. C’est quand même la moindre des choses !) Elles n’existent que dans la pensée, et pour certaines elles n’existent pas du tout car on ne peut appeler pensée la pensée indigente qui les profère (attention : avant de mettre en marche la gueule, enclencher la cervelle). Elles sont en fait, dans l’usage courant, des abstractions hypostasiées, c’est à dire des abstractions dont on prétend incidemment, sans avoir l’air d’y toucher mais avec une insidieuse insistance, qu’elles existent même quand on ne les pense pas, qu’elle ne sont pas seulement des abstractions mais aussi des réalités. C’est le péché d’hypostasie. Toute l’eau de la mer ne suffirait pas pour effacer une tache de sang intellectuelle. La réalité est, l’abstraction n’est pas. Inversement, dans l’usage courant, tous les hommes est tenu seulement pour un ensemble au sens de Cantor, on pense avoir tout dit quand on a dit tous les hommes. Or tous les hommes n’est pas seulement un tel ensemble, il est sujet, il est concept, il est savoir. C’est le péché inverse de celui d’hypostasie. On tient pour une abstraction ce qui se tient par lui même, ce qui est le concret par excellence (« Le concept est ce qui est absolument concret... » Encyclopédie 1827 §164), l’universel qui se tient par lui-même sans qu’on ait à le penser. Comme le dit très bien Max Weber, les sauvages ne commettent pas ce péché inverse. Ils savent très bien que tous les hommes est sujet. Les Grecs, eux, savait encore que tous les hommes est le destin. Œdipe est un aveugle qui s’ignore. Il croit voir mais il ne voit pas. Il n’est pas le seul, hélas.
*. Tout ce qui existe... existe mais pas
nécessairement comme un tout. Tout ce qui existe n’existe pas. Tout
ce qui existe est une notion et seulement une notion et non une chose.
Toutes les choses existent, c’est certain, mais toutes les choses n’est
pas une chose, seulement une notion. Le jour où l’on aura conçu une conséquence
de l’existence de tout ce qui existe, non plus seulement comme notion
mais comme chose, qu’on aura conçu, donc, un effet d’univers dont on pourra
tester l’existence (par exemple, vérification de l’hypothèse de Mach sur
l’inertie, qui conduisit Einstein à choisir l’hypothèse d’un univers
fini.), on pourra alors tester l’existence de l’univers, et prouver ainsi que
tout ce qui existe, existe comme un tout. Pas avant. Jusqu’à nouvel ordre,
l’univers n’existe pas, sinon comme notion, sinon comme hypothèse (tandis que
Durkheim montre que tous les hommes existe comme une chose dont on peut
tester les effets, ce qui constitue la preuve de son existence, et avec quel
brio et quel succès, sans suite, hélas quand on voit ce qu’est devenue la
sociologie). L’universel univers est de ces universaux qui n’existent
pas. D’ailleurs, si l’on interrogeait à ce sujet la femme de ménage de
Wittgenstein (elle est morte mais il suffit d’interroger sa petite nièce qui,
bien que duchesse puisqu’elle a épousé le duc de Bedford, pourra répondre aussi
bien), elle répondrait : « L’univers, c’est une vue de
l’esprit. » Ce n’est pas elle qui répondrait « Si l’univers n’existe
pas, par quoi le remplacez vous ? » ce qui signifie en fait
« Par quoi remplacerez vous ma croyance en l’existence de l’univers
si vous affirmez que l’univers n’existe pas ? » Par quoi remplacer
quelque chose qui n’existe pas ? De quoi sont les pieds ?
Je soutiens que Hegel traite de ces questions et seulement de ces questions et lui seul. J’ai fait le pari de Pascal mais j’ai parié sur Hegel. C’est moins risqué. J’ai parié que tout ce que Hegel disait avait un sens, ou plutôt pouvait avoir un sens ce qui est en parfait accord avec ce que Hegel disait de la raison d’être qui est un résultat. Hegel est une auberge espagnole, vous n’y trouverez que ce que vous y apportez. Si vous n’apportez rien, vous ne trouverez rien. Hegel est un générateur de propositions et de métaphores. Kierkegaard disait que Hegel n’était que le premier professeur de philosophie mais un assez extraordinaire professeur de philosophie. Je dirais que Hegel ne fut qu’un moulin à parole mais un extraordinaire moulin à parole. (L’irascible Schopenhauer disait de Hegel qu’il était un bavard irresponsable.) Dans l’Antiquité, on appelait cela un oracle. Tout est dans l’interprétation de l’oracle. L’oracle fournit les paroles, vous devez fournir le sens. On s’expose à ne rien comprendre à Hegel, c’est à dire à ne rien pouvoir en faire, si on comprend Esprit, Idée et Concept au sens courant d’esprit, de pensée et d’idée. De toute évidence ces termes désignent chez Hegel des êtres collectifs. Le concept d’aliénation n’a de sens que s’il concerne un être collectif, sinon, c’est de la trouducuterie journalistique. Et ces êtres collectifs, contrairement à ceux traités par Cantor, n’ont pas besoin qu’on les pense pour exister. Ils sont sujet. Si vous préférez, ce que dit Hegel ne prend un sens que si l’on suppose qu’il traite des êtres collectifs. Comme dans une équation différentielle, Hegel pose des contraintes telles « la contradiction est la règle du vrai », « l’être du fini est son non-être », « L’Idée est la synthèse du fini et de l’infini » et ces contraintes entraînent que seuls des êtres collectifs peuvent y satisfaire, et parmi ces êtres collectifs, seules les multiplicités humaines, et parmi ces multiplicités humaines, seules les multiplicités intériorisées. Hegel a posé l’équation, vous devez la résoudre. Merci Hegel. Ainsi, le point le plus important chez Hegel, celui sur lequel il sera régulièrement attaqué sans être compris est que le savoir se présuppose lui-même, que le savoir est déjà donné *. Seul un être collectif réel peut être son propre présupposé. Il s’est constitué sans demander la permission à personne. De ce fait, il est infini. « Les bases réelles dont on ne peut faire abstraction qu’en imagination » (Marx) sont déjà savoir et non « bases matérielles ». La logique y est déjà à l’œuvre. C’est elle qui vous donne des coups de pieds au cul (mais c’est moi qui mets la main au cul à Debord et à Lévy).
*. Evidemment, si on entend savoir au sens
usuel de pensée, ceci est une absurdité (qui a quand même eu cours pendant deux
millénaires). Ce n’en est plus une si on l’entend au sens d’être collectif, au
sens de Durkheim. Cela devient même un truisme. Coletti a raison, Hegel
restaure la métaphysique après l’attaque justifiée qu’elle a subie de la part
de Kant mais le sujet n’est plus celui qu’on croyait, la logique n’est plus
celle que l’on croyait : c’est la logique des êtres collectifs et tous les
reproches que Hegel fait à Kant sont fondés. Hegel répond à Kant seul le
tout est le vrai et l’universel est le commencement, ce qui est bien
la preuve qu’il traitait des êtres collectifs. La logique n’a plus lieu dans
une tête, elle a lieu dans le monde. Le monde contient une multiplicité de buts
mais lui-même n’en a aucun.
Une « collectivité humaine » (in ridicule définition circulaire de l’économie, Petit Larousse *) a cette particularité de ne pas nécessiter, pour exister, d’être conçue (au sens de penser). Elle se conçoit elle même (concept = conception, si les mots veulent encore dire quelque chose, et pas seulement pensée.) contrairement à l’être collectif des multiplicités définies de Cantor qui est seulement une « hypothèse » que l’on peut penser. (Je fais donc l’hypothèse, vérifiée par Durkheim, qu’il existe des êtres collectifs qui ne sont pas seulement des hypothèses que l’on peut penser. Capito ?) Qu’elle se conçoive ne signifie pas qu’elle se pense ni qu’elle doive se penser pour exister, hélas, trois fois hélas, comme on peut le constater chaque jour, mais qu’elle se fait. Les mathématiciens font les ensembles, mais les collectivités humaines se font elles-mêmes et, non contentes de cela, elles font aussi les mathématiciens. Les collectivités humaines sont, l’économie n’est pas. Dans un échange portant sur la définition de l’économie, un intervenant du Debordoff répondit : « L’économie est tout ce qui existe ». Ce qui peut paraître une outrance est en fait la seule réponse affirmative possible. C’est ce dilemme qu’expose Marshall Sahlins et que l’on peut résumer ainsi : si l’économie existe, elle est tout ce qui existe, si la culture existe, elle est tout ce qui existe. Il n’y a de place que pour un seul calife. En fait, l’éclectisme qui règne habituellement sur cette question, notamment chez Marx, présente le monde comme une véritable ménagerie contenant toute sortes de bêtes féroces. Pour Marx, l’économie n’est pas tout ce qui existe mais seulement la plus grosse et la plus féroces de toutes les bêtes de la ménagerie. Vous l’avez reconnue, c’est Tyrannosaurus Rex ; mais il y a de nombreuses autres bêtes qui lui sont soumises dans l’infernal paradis marxiste. (Gödel a démontré que Ratiocinator Rex ne peut exister. C’est toujours ça.) Tyrannosaurus est la bête, la plus féroce, qui détermine en dernière instance. Marx disait d’ailleurs que la nature de Darwin ressemblait à la société de leur époque (la nôtre) avec sa lutte pour la vie etc...
*. « économie : ensemble
des activités d’une collectivité humaine relatives à la production, à la
distribution, et à la consommation des richesses. » On remarque que cette
définition présuppose l’existence de collectivités humaines. Et sur quoi
reposent les collectivités humaines ? Sur l’économie puisqu’on vous l’a
dit.
Cantor pouvait penser aussi fort et aussi longtemps qu’il le voulait une multiplicité comme étant collectivement, cet être collectif ne demeure pas moins extérieur aux objets dont est composée cette multiplicité, il n’existe que pour autant qu’on le pense. La multiplicité elle-même est extérieure aux objets dont elle est composée. Une collection est extérieure aux objets dont elle est composée (je n’avais pas lu Frege, on l’aura compris, lorsque j’écrivis les passages qui précèdent et qui suivent).
Un ensemble de billes n’existe que pour autant qu’on le pense, ce qui ne signifie pas que les billes n’existent que si on les pense, ni qu’elles soient affectées le moins du monde par le fait qu’on les pense comme un être collectif. Un sac de billes existe, lui, qu’on le pense ou non. Mais il demeure autant extérieur aux billes que l’ensemble des billes demeure extérieur aux billes dont il est l’ensemble. Au contraire, tous les hommes existe qu’on le pense ou non car il entretient une relation d’intériorité avec chacun de ses éléments : tous les hommes agit en chacun de ses éléments, il habite ses éléments. Il n’y a pas besoin de former l’hypothèse que tous les hommes est un être collectif réel. De ce fait, d’ailleurs, dire de « tous les hommes » qu’on le pense demeure un abus de langage car jusqu’à présent tous les hommes est demeuré strictement impensable, contrairement à l’être collectif des multiplicités définies de Cantor qui non seulement est pensable mais est seulement pensable. (Pour un mathématicien, une chose est « tout objet de notre pensée. » Dedekind.) Le fait que tous les hommes entretienne une relation d’intériorité avec chacun de ses éléments (il est la médiation de ses éléments), le fait qu’il contienne le négatif comme apparence entraîne qu’il est une multiplicité absolument infinie. Il est impossible de concevoir (au sens de penser) une telle multiplicité comme un objet achevé pour parler comme Cantor, il n’est même pas possible de la concevoir du tout (au sens de penser). Ce n’est plus seulement l’hypothèse d’un être collectif qui peut conduire à une contradiction comme chez Cantor, puisque dans une telle multiplicité la contradiction est la règle. Les dernières tentatives au cours de ce siècle pour concevoir (et non plus seulement au sens de penser) une telle multiplicité absolument infinie se sont très mal terminées. Et nommer une telle chose n’est pas la penser. Vous pouvez nommer votre chien mais aussi le flatter ou le battre. C’est beaucoup plus difficile avec tous les hommes. Vous pouvez nommer tous les hommes mais c’est tous les hommes qui vous flatte ou qui vous bat. Les tentatives de Hitler et de Staline ne furent rien moins que des tentatives pour faire de ces multiplicités absolument infinies des objets achevés, pour parler comme Cantor. Fukuyama proclame, quant à lui, que tous les hommes est un objet achevé. La preuve, sur la photo, il porte un complet rose. Les multiplicités humaines sont infinies parce qu’on ne peut en faire des objets achevés, et on ne peut en faire des objet achevés parce qu’elles sont sujet. La question n’est pas, d’ailleurs, qu’on puisse ou non en faire des objets achevés car on ne peut en faire des objets, achevés ou non, puisqu’elles sont sujet.
Penser effectivement tous les hommes n’est pas une question de pensée mais une question de politique. Seul tous les hommes peut penser effectivement tous les hommes. Durkheim dit : seule la société peut expliquer la société. Alors que « Tous les animaux » est l’objet d’un savoir « Tous les hommes » qui est un savoir intrinsèque a réussi à échapper jusqu’à présent à toute connaissance, il a réussi à n’être l’objet d’aucun savoir. C’est, hélas, un savoir absolu, c’est à dire un savoir libre de tout lien et qui n’en fait qu’à sa tête bien qu’il n’ait pas de tête. Hegel se trompait donc, le savoir absolu est au commencement et non à la fin. Le but est de faire cesser l’absolutisme de ce savoir. Il faut couper la main invisible d’Adam Smith. L’absolutisme de l’ancien régime était de la gnognote à côté de l’absolutisme du monde marchand. Du temps du Roi, on pouvait toujours couper la tête à icelui. On ne peut couper la tête au savoir absolu. Evidemment quand Marx écrit que l’argent est le compendium encyclopédique de tout ce qui existe, les perroquets n’entendent qu’une formule à répéter.
Tous les efforts de Marx consistèrent dans un oubli méthodique de ces questions, tous les efforts de Marx consistèrent dans un reniement méthodique de Hegel (méthodique comme le montre Henri Denis dans son remarquable l’Économie de Marx, histoire d’une échec, PUF, 1980). Il écrivait cependant à son père en 1837 : « Peu à peu j’abandonnai l’idéalisme et j’en vins à chercher l’idée dans la réalité même. » Tous les efforts de Marx consistèrent à tenter de concevoir le monde comme un mécanisme avec ses forces ceci et ses forces cela. On sait avec quelle gourmandise Hegel se jette sur ces forces dans Force et entendement, tandis que Newton répugnait à employer le mot force et ne l’employait qu’avec les plus grandes précautions. La mécanique analytique de Lagrange et Hamilton ne fut inventée que pour se libérer de ces encombrantes forces centrales. Comme je l’ai déjà dit, Marx ne prit dans Hegel que le pire. Tous mes efforts depuis quarante ans ont consisté à combattre cet oubli méthodique de Marx, c’est à dire à disqualifier son réductionnisme.
♦ Ce combat commença en 1962 lorsque je lus le Capital car j’avais déjà découvert en 1959 (nuit du 19 juin entre dix heures et demie et minuit et demi, pleurs, pleurs de joie), sans jamais avoir entendu parler de Husserl et de sa tentative insensée *, que, si les choses apparaissent, si donc de ce fait il y a apparition, l’apparition en tant qu’apparition n’apparaît jamais et ne saurait apparaître. Seules les choses apparaissent. Apparaître est un privilège des choses. Cependant 1) les choses ne sont pas pour autant des apparitions, 2) réciproquement l’apparition n’est pas une chose ni aucune autre sorte d’objet, 3) c’est précisément pour cette raison que l’apparition n’apparaît pas. Plus simple, tu meurs. J’étais donc vacciné contre le réductionnisme (et les marxistes, et les gauchistes, et les cogniticiens) avant même d’entreprendre cette lecture de Marx car les sciences de la nature ne traitent que de ce qui apparaît ou plus généralement se manifeste, or l’apparition en tant qu’apparition n’apparaît jamais ni ne se manifeste quoique Wittgenstein dise que lorsque je vois un chat vivant, je vois son âme, c’est à dire ses gestes pleins d’intention et de signification (c’est la même chose avec le tigre d’ailleurs). Le suprasensible kantien ne tombe pas sous les sens mais est cependant concevable par l’entendement. L’apparition comme apparition ne tombe pas non plus sous les sens, mais en plus elle n’est pas concevable. Quand vous voyez Jésus ou sa mère, vous avez une apparition, vous avez une vision. Quand vous voyez une table ou une chaise, il y a apparition, il y a vision. Voir n’est pas avoir. D’ailleurs Johnny chante : Voir c’est voir... L’apparition est totalement impersonnelle et totalement vide. Dans ce dernier cas, il n’y a ni sensation de ceci, ni représentation de cela, ni sense data, ni contenu de conscience, toute cette merde héritée de Locke qui parle notamment d’idée pénétrant effectivement dans l’esprit par les sens. Pourquoi pas par le trou du cul, pendant qu’il y est ? Quand vous voyez un objet rouge, vous n’avez pas une sensation de rouge, vous n’avez pas non plus une représentation (Kant dit : Puisque les phénomènes sont des représentations... Kant est infesté de lockisme) vous voyez un objet rouge. Point final. Voir n’est pas avoir. Durkheim règle magnifiquement son compte à Locke et consort, j’y reviendrais. Il dit notamment que Locke ne parle pas de la sensation, mais de l’idée qu’il se fait de la sensation. Autrement dit, voilà encore de la mythologie. La mythologie des sauvages ou celle des Grecs sont beaucoup plus amusantes et poétiques que la triste mythologie de Locke.
*. il ne prétendait rien moins que de voir
la vision : « ce sont justement ces actes [ dont
l’intuitionner, il voulait intuitionner l’intuitionner ], jusque là
dénués de toute objectivité, qui doivent désormais devenir les objets de
l’appréhension et de la position théorique » Recherches logiques,
tome2, introduction, page 10. Je dis, moi, l’apparition comme apparition
n’est aucun objet, réel ou non, et ne peut l’être. Pour parodier Frege (dans
une expression, est objet tout ce qui n’est pas fonction) et Saddam Hussein, je
dirais : puisque l’apparition n’est aucun objet, c’est donc la fonction
pure, la mère de tous les faits. Bien entendu, cette fonction pure n’a rien de
transcendantal, mais est seulement le familier qui n’est pour autant pas connu.
Ce n’est que récemment (après la parution de la traduction
Lefebvre, 1991), lors d’une troisième lecture de
La phrase de Hegel est :
« Das Übersinnliche ist also die Erscheinung als Erscheinung » Hegel
n’emploie pas le terme kantien de Phänomen et cependant Hyppolite et
Lefebvre, les deux traducteurs des deux éditions de
« die Erscheinung : à la fois au
sens général, y compris au sens des “apparitions miraculeuses” de la tradition
religieuse, et la manifestation phénoménale, au sens théorique, le phénomène [12 novembre 2008 :
erreur ! La manifestation phénoménale est manifestation d’un phénomène,
elle ne saurait donc être un phénomène. Cf. Force and the Undesrstanding]. Par convention, mais aussi
en raison d’une pondération sémantique différente des deux formes, nous avons
traduit erscheinen par "apparaître", et Erscheinung par
phénomène ou apparition phénoménale [non
sens ou pléonasme. L’apparition étant manifestation d’un phénomène
Lefebvre dit sans le savoir : (manifestation d’un phénomène) phénoménale
Cf. Force and the Undesrstanding. Je comprends
très bien que Lefebvre emploie cette expression pour distinguer cette
apparition du type d’apparition de
Mais l’expression, telle qu’elle figurait dans les deux traductions françaises (je me souviens de m’être précipité de l’une à l’autre quand l’idée me vint, je n’avais pas encore accès à Internet à cette époque. La pression sur quelque touches m’eut alors amené directement au texte allemand et de là à mon dictionnaire [étonnant : je constate, à ma grande surprise, en établissant un index, que je citais cette phrase de Hegel dans un article de le Revue de préhistoire contemporaine, en 1982. Or Lefebvre a publié sa traduction en 1991]) fut parfaitement éclairante pour moi. Comme l’explique Lefebvre, en renonçant à Phänomen Hegel a donné un verbe au registre. Le verbe phénoméner n’existe ni en allemand, ni en français. L’emploi de phénomène en français au lieu d’apparition contraint donc à l’ambiguïté de l’expression le phénomène comme phénomène n’est pas un phénomène, tandis que l’emploi d’apparition supprime toute ambiguïté puisqu’il existe un verbe correspondant : l’apparition en tant qu’apparition n’apparaît pas, alors que la phrase l’apparition en tant qu’apparition n’est pas une apparition n’a aucun sens
— pas exactement d’ailleurs, car cette phrase signifie quand même que l’apparition en tant qu’apparition n’est pas apparition au sens de l’apparition de Jésus ou de sa mère. Les vocables « l’apparition », sous entendu en général, et « une apparition » n’ont pas le même sens (une apparition, sans autre précision, est plutôt du genre une apparition de Jésus) : vous avez une apparition quand Jésus vous apparaît, il y a apparition quand vous regardez une table, et le propre de cette apparition là est de ne pas apparaître. C’est la table qui apparaît, comme elle est et là où elle est et elle seule. C’est la seule chose sensée qu’a dite Husserl qui, à part ça, perdit son temps à essayer de voir l’apparition pure, de voir l’apparition comme apparition, de voir le phénomène comme phénomène. Merde à Locke —
ce qui n’est pas le cas avec le phénomène comme phénomène n’est pas un phénomène. Ainsi, abstraction faite du sens que Hegel peut donner à ces expressions, le fait qu’il a pris la peine d’écrire le suprasensible est le phénomène comme phénomène et non pas le suprasensible est le phénomène, est une preuve suffisante que pour Hegel le phénomène comme phénomène n’a pas le même sens que le phénomène, autrement dit que pour Hegel le phénomène comme phénomène n’est pas le phénomène, quel que soit le sens de ces expressions, donc indépendamment du sens, je le répète. En conséquence, si le supra sensible est le phénomène comme phénomène, ce qui implique que le phénomène comme phénomène est le suprasensible (relation d’identité), le phénomène comme phénomène n’apparaît pas puisque ne pas apparaître est le propre du suprasensible, tandis que le phénomène apparaît puisque apparaître est le propre du phénomène. Autrement dit, le phénomène comme phénomène n’est pas un phénomène. Capito ? Encore une fois, plus simple, tu meurs.
Ainsi donc, à la lecture de la phrase Le supra sensible est donc le phénomène comme phénomène, je me suis dit : bon sang, mais c’est bien sûr ! Si le suprasensible est le phénomène comme phénomène, puisque le propre du suprasensible est de ne pas être sensible, notamment de ne pas apparaître, le phénomène comme phénomène n’apparaît pas, donc le phénomène comme phénomène n’est pas un phénomène puisque le propre du phénomène est d’apparaître. Cela, je le savais depuis 1959 mais je ne savais pas le dire et Hegel m’a donc fourni les mots sans le faire exprès puisque comme son texte le prouve ce qu’il dit n’a rien à voir avec mes préoccupations. Quoique * ! L’expression l’apparition en tant qu’apparition n’apparaît pas supprime toute ambiguïté induite par le phänomen kantien et, d’autre part, c’est ce que Hegel a réellement écrit. Il a écrit que le suprasensible est l’apparition en tant qu’apparition, ce qui entraîne que l’apparition en tant qu’apparition n’apparaît pas puisque le propre du suprasensible est de ne pas être… sensible exception faite pour Jésus et sa Mère.
*. » On dit ordinairement que le
suprasensible n’est pas le phénomène, mais c’est que sous ce vocable de
phénomène, ce n’est pas vraiment le phénomène que l’on entend, mais plutôt le
monde sensible lui-même ». Je suppose que Hegel vise ici Kant
qui dit notamment : « La distinction des objets en phénomènes et
noumènes et du monde en monde des sens et monde de l’entendement... ».
Manifestement, pour Kant, un phénomène est un objet sensible du monde des sens.
Notez bien : je n’essaye pas de dire ce que Hegel veut dire, je ne déduis rien du sens de ce que Hegel dit (comment le pourrais-je, puisque je ne comprend toujours pas ce qu’il dit), je parviens simplement à dire enfin ce que je sais grâce aux mots fournis par hasard par Hegel et, pour ce faire, je mets les mots dans l’ordre qui me convient. Ce que dit Hegel, je m’en fous, quoique si quelqu’un parvenait à m’expliquer ce qu’il voulait dire, j’en serais très heureux. Ce n’est pas ma faute si les traducteurs ont traduit apparition par phénomène et ce n’est pas ma faute si la phrase qui m’inspira fut celle écrite par ces traducteurs. Et si j’ai pu comprendre ce que j’ai compris à la lecture de cette phrase, d’autres le peuvent aussi, heureusement. La difficulté est que, ce que j’ai compris ce jour là, je le savais déjà depuis trente ans, ce qui n’est pas le cas de tout le monde je suppose. Chez Hegel, en allemand, la phrase est encore plus éclairante et sans équivoque. J’ai donc un mérite accru pour avoir découvert son potentiel inconnu dans sa traduction française malgré l’ambiguïté du terme phénomène en français et en français seulement. Quoi qu’il en soit, je m’en réjouis. Je suis prêt à tout pour une idée : mon cheval pour une idée, mon cheval pour une idée !
Auparavant, je n’avais même pas de mots pour
désigner ma découverte. Le texte de Hegel prouve que l’idée n’y était pas, il
parle d’autre chose, ce qui est dommage car, si elle y avait été il y deux
siècles, le monde ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui. Les mots sont fournis
par Hegel, mais non l’idée, non le sens, qui sont miens. Hegel fournit les
paroles, je fournis la musique. Murmures de la forêt, je comprends le chant des
oiseaux. Autrement dit je fais un heureux contresens, d’aucuns appelaient cela
détournement *. La
différence avec ceux qui font des contresens habituellement est que je le sais,
ce qui signifie que je ne prétends pas, ici, interpréter Hegel, tandis
qu’eux croient l’interpréter. Je ne cherche plus, ici, à comprendre ce qu’il
dit, je me contente d’utiliser ce qu’il dit, quoique je n’ai pu le faire qu’en
cherchant à comprendre ce qu’il disait. La philosophie est un billard
électrique, ça a fait tilt ! La preuve que je ne tiens pas
compte du sens donné par Hegel, est que j’ai pu lire deux fois ce passage, en
essayant de deviner (c’est le mot avec Hegel) laborieusement le sens présumé de
Hegel, sans rien y remarquer de remarquable. Il faut brutaliser Hegel comme il
a brutalisé les catégories et pas seulement les catégories. Cette phrase propice
aurait été écrite par une armée de singes tapant sur des machines à écrire, ou
seulement par ses traducteurs, cela ne changerait rien à la chose puisque je ne
tiens pas compte de son sens mais seulement de sa lettre. Simplement, je
l’ai trouvée là et pas ailleurs et c’est d’elle que j’avais besoin. La
probabilité est plus grande de trouver une phrase propice chez Hegel que chez
une armée de singes, mais, je le répète, cela reviendrait au même étant donné
que je ne prête aucune attention au sens, que j’ignore, que donne Hegel à cette
expression ; donc des singes, ou des machines, auraient pu aussi bien
l’écrire et même les téléologues puisqu’ils écrivent n’importe quoi, qu’ils se
contentent d’agiter des mots dont le sens leur échappe. Frege dit : on ne
produit pas d’idées, on les saisit. C’est le cas ici. Ce qui était une
connaissance obscure (mais cependant certaine, inébranlable, c’est pourquoi
j’attends tous les petits cons gauchistes de pied ferme), et donc
incommunicable, est devenu un concept : l’intérieur est le phénomène
comme phénomène, ce qui revient à dire qu’il n’y a pas d’intérieur. Heil
Wittgenstein ! Comme dirait Frege, ainsi tout s’éclaire et le problème est
résolu. Cependant, je dis : merci Hegel ! car je n’avais aucune
chance de trouver ces mots, même dans le désordre, en lisant Henri Troyat or,
seul ce qui peut être dit est su. Il faut faire des contresens sur Hegel et
bombarder New York. Ils sont là pour ça. Le contresens est nécessaire (le
bombardement aussi), le progrès l’implique. /♦
*. Dans Force et
entendement, Hegel déclare, à son habitude, la guerre au bon sens, ce qui
est la raison pour laquelle, je suppose, il plut tant aux surréalistes. Or la
science nouvelle à son époque s’opposait aussi au bon sens. Là où ce dernier, à
peine remis de l’audacieuse hypothèse de Copernic vérifiée par Galilée et
Kepler d’après les observations de Tycho Brahe, se demandait pourquoi les
pommes tombaient sur
Si les situationnistes, et notamment Debord, ont eu tort, c’est parce qu’il n’ont pas combattu Marx mais en firent une simple répétition sous des prétentions critiques. Ils ont effectivement combattu le marxisme mais ils ont méthodiquement oublié de combattre Marx comme si les marxistes avaient tous les torts et Marx aucun *. C’est pourquoi ils furent vaincus en même temps que le marxisme puisqu’ils étaient eux-mêmes marxistes, c’est à dire réductionnistes. Comme le scorpion sur sa grenouille, ils ont sombré avec ce qu’ils combattaient. Donc dès 1962 je combattais déjà Debord puisque je combattais déjà Marx. Cela confirme ce que dit Hegel : la raison d’être est un résultat. La raison d’être vient à la fin. L’oiseau de Minerve etc. En 1962, je combattais déjà Debord sans même savoir qu’il existait. Quand je rencontrai Debord, en 1967, j’étais donc déjà son ennemi de toute éternité, l’anche tu pizarre, ce qui avait tout pour réjouir un ivrogne.
*. C’est pourtant eux qui écrivirent dans leur très plat débat
d’orientation : la critique de Marx est la voie royale de la critique
révolutionnaire.
Voilà donc les raisons qui firent, que lorsque je
lus
*. Le structuralisme fut un super marxisme,
l’aboutissement de ce qu’il y avait de pire dans la pensée de Marx, par
autonomisation complète du « système », un stalinisme sans Staline
mais avec beaucoup de staliniens. C’est la contradiction qui m’a toujours
choqué dès les premières lignes que je lus de Marx : le système fait tout
mais il faut quand même éduquer les masses et s’éduquer soi-même. A quoi bon,
je vous le demande, puisque le système fait tout ? Pourquoi ne pas
attendre tranquillement que les choses se fassent maintenant que l’on sait
qu’elles se font ? « En dépit de ses prétentions subversives et de la
phraséologie révolutionnaire qu’il a utilisée copieusement, le structuralisme a
certainement fourni le plus bel exemple de la manière dont une critique qui met
en évidence le rôle déterminant du ‘système’, le poids des contraintes et des
conventions et la dépendance des individus peut s’annuler elle-même en
supprimant purement et simplement l’instance susceptible de faire un usage
quelconque de la connaissance ainsi acquise.... Au lieu de provoquer
l’émancipation espérée, la critique finit par ne plus fonctionner que comme un
encouragement à l’opportunisme et à l’indifférence... Une vision des choses
comme celle qui vient d’être décrite a toutes les chances de produire une
génération d’intellectuels qui manifestent à la fois des prétentions tellement
exorbitantes dans le domaine de la critique et des capacités d’adaptation
tellement remarquables dans la pratique concrète que l’on est bien obligé de se
demander si l’expression de leur volonté réelle ne doit pas être cherchée
plutôt du côté de l’acceptation foncière que du refus de principe. »
(Bouveresse. Le philosophe chez les autophages, p. 161, Minuit, 1984).
Des places, des places, oui mais des Panzani. C’est ce que j’appelle la prépuçologie qui est la science des places. C’est cette science qui a conduit Debord
chez Gallimard. Bouveresse est bien placé pour connaître tous ces salauds
puisqu’il est lui-même normalien. Selon lui Normale sup est l’école du culot et
de l’impudence.
**. Le Tapin de Paris,
1978. Imaginez la stupéfaction à Champ Libre lorsque ces prétendus critiques de
Marx lurent les premières lignes de cette affiche. Je rejetais les prétentions
des situationnistes à avoir critiqué Marx, cependant je persistais encore à
pressentir dans le mot spectacle autre chose qu’un mot ♦. Il me fallut encore dix ans (Réponse à Marc-Edouard Nabe. 1997)
pour me décider à rejeter totalement et publiquement la prétendue critique
♦. Notamment, j’écrivais encore en
1982 : « Les “objets”, les marchandises, s’opposent à la
marchandise, au processus total de l’aliénation de la communication. C’est
cet aspect total de la marchandise qui dépasse et englobe chaque marchandise
particulière aussi bien que tout “objet” particulier, que Debord désigne par le
terme de spectacle. Avec ce concept de spectacle, ce côté total de la
marchandise ne peut plus être ignoré car il est impossible de considérer une
marchandise particulière comme un spectacle sinon comme élément d’un décor
où se joue une pièce d’envergure mondiale. Ce n’est plus une marchandise
particulière qui peut être spectacle mais seulement la totalité de leur
accumulation et de leurs relations. Et ce qui est réel dans une
marchandise particulière est seulement ce qui tient à son rôle dans un décor
total, seulement ce qui a trait au spectacle de la communication totale. »
(Revue de Préhistoire Contemporaine, pp 122-123). Soit dit en passant, la
marchandise, contrairement aux marchandises particulières, est une
abstraction, personne ne l’a jamais vue et ne la verra jamais. Sartre
dirait : la marchandise n’est pas, c’est une abstraction hypostasiée.
D’autre part, ce crédit fait à Debord est un pur produit de ma générosité
interprétative. Jusqu’à preuve du contraire, c’est moi seul, bon public et bon
prince, qui ai désigné par spectacle l’aspect total de la marchandise
(abstraction hypostasiée) et non Debord. L’ennui, c’est que, contrairement à ce
que je pensai un moment, il n’y a pas de spectacle de la communication totale,
je dus me rendre à l’évidence, donc pas de spectacle non plus en ce sens. La
raison qui fit que je pensai qu’il y avait un spectacle de la communication
totale est que, si l’aliénation au sens de Hegel à un sens, elle doit avoir un
effet constatable. On devrait donc pouvoir constater ce qui s’éloigne, comme un
peintre peignant s’éloigne de sa toile afin de juger de l’effet. Qu’il n’y ait
pas de spectacle de la communication totale ne signifie pas cependant que
l’aliénation n’existe pas mais simplement que l’aliénation ne se manifeste pas
comme spectacle. C’est la même raison qui me fit écrire Reich, mode
d’emploi : tandis que pour la psychiatrie ou Freud, seuls certains
sont malades, seuls certains ont des psychoses et des névroses, pour Reich,
tout le monde il est malade, tout le monde il a une névrose caractérielle.
Voilà donc me suis-je dit cet effet constatable, voilà donc le rayonnement
fossile de l’aliénation. Si tout le monde il est malade, c’est donc qu’il y a
quelque chose qui pourrit au royaume de Danemark, c’est donc que Hegel a
raison, c’est donc que l’aliénation existe. Vous remarquerez que dans Reich,
mode d’emploi, je ne dis pas du tout ça en ces termes alors que c’est ça
que je voulais dire. On ne fait pas ce qu’on veut dans la vie. Heureusement
d’ailleurs, songez à ce qu’eut fait Hitler s’il avait pu.
***. Et pas seulement par les journalistes.
Debord eut les lecteurs qu’il méritait, une armée de bons à rien, d’indigents,
qui voulaient du facile ayant l’air difficile, vite et surtout sans se
fatiguer. Ce qu’ils n’aiment pas dans le travail du négatif c’est le travail.
****. Qu’on ne se méprenne pas. Je ne dis
pas que Marx est grossier. Marx est subtil. Les marxistes, et Debord en tout
premier lieu (quel gros imbécile prétentieux), sont grossiers à quelques exceptions
près (Colletti, Papaioannou). Marx, hégélien, se débat dans son réductionnisme,
il souffre ; ses successeurs non, ils flottent le ventre en l’air, comme
des poissons crevés dans un étang.
II. Merci Max
Quelques
citations de Max Weber en rapport avec notre sujet
De
l’objectivité de la connaissance
dans les sciences et la politique sociales (1904)
148 — « La science sociale que nous nous proposons de pratiquer est une science de la réalité. » 176 — « L’idealtype est un tableau de pensée, il n’est pas la réalité historique ni surtout la réalité authentique, il sert encore moins de schéma dans lequel on pourrait ordonner la réalité à titre d’exemplaire. » 187 — « Danger de la confusion entre idealtype et réalité. » 178 — « Rien n’est plus dangereux que la confusion entre théorie et histoire, dont la source se trouve dans les préjugés naturalistes. Elle se présente sous diverses formes : tantôt on croit fixer dans ces tableaux théoriques et conceptuels (les idealtypes) le ‘véritable’ contenu ou ‘l’essence’ de la réalité historique, tantôt on les utilise comme une sorte de lit de Procuste dans lequel on introduira de force l’histoire, tantôt on hypostasie même les ‘idées’ pour en faire la ‘vraie’ réalité se profilant derrière le flux des événements ou les ‘forces’ réelles qui sont accomplies dans l’histoire. » 224 — « Il est évident qu’on hypostasie un concept abstrait en une force qui agit derrière l’histoire. » 189 — « La théorie de Marx est l’exemple de loin le plus important parmi les constructions idealtypiques. Toutes les ‘lois’ et constructions du développement de l’histoire spécifiquement marxistes ont évidemment — dans la mesure où elles sont évidemment correctes — un caractère idealtypique. Quiconque a appliqué une fois les concepts marxistes connaît l’importance heuristique éminente, et même unique, de ces idealtypes quand on les utilise seulement pour leur comparer la réalité, [Mazette, Weber connaît donc la réalité ! Il couche avec sans doute. Si on peut comparer quelque chose à la réalité, c’est donc qu’on connaît directement la réalité. A quoi bon les idealtype alors ?] mais aussi leur danger dès qu’on les présente comme des constructions ayant une validité empirique ou comme des ‘forces agissantes’ réelles (ce qui veut dire en vérité métaphysiques) ou encore comme des tendances. » |
Le malheureux Weber ignorait certainement de quel
genre de danger il s’agissait, il ne se doutait certainement pas qu’il
s’agissait non seulement d’un danger du point de vue de la rigueur scientifique
mais de dizaines de millions de morts. La citation qui suit le prouve :
Lénine fut un dilettante fanatique ! En a-t-on assez entendu sur ces forces réelles et agissantes, cette base matérielle, en a-t-on assez entendu de ces infrastructures et de ces superstructures (d’où une voix crie à travers la brume « Verlaine !"). Selon le dilettante Debord, non moins fanatique et borné que le premier, l’économie a abandonné sa position de base inconsciente. Ainsi chez les sauvages, l’économie était la base inconsciente de la société ; mais les sauvages ne le savaient pas. Quels cons ignorants ces sauvages. On ne la fait pas à l’utilitariste Debord. Si l’économie a abandonné sa position de base inconsciente, c’est donc qu’elle a atteint sa conscience de soi ! Le singe Minc et Debord sont cette conscience de soi, Pierre qui rit et Pierre qui pleure. Aujourd’hui, selon Debord, le spectacle serait l’économie qui se développe pour elle-même.
Le point de vue de
Weber est exactement opposé :
D’après ce que j’ai compris de Weber, voilà à quoi sert l’idealtype : à le comparer à la réalité. Pourquoi le comparer à la réalité ? Pour modifier la réalité, pour agir sur la réalité ? Vous n’y êtes pas. Seulement pour améliorer l’idealtype. Au moins, si ça ne fait pas de bien, ça ne fait pas de mal. Voilà un homme modeste et prudent qui nous change heureusement de tous ces dilettantes frénétiques. D’après ce que je sais, Weber était un homme qui ne cédait pas à l’intimidation. Il eut de ce fait de nombreux déboires avec ses collègues.
III. L’ingénieur Musil
émet un jugement laconique
et désabusé sur la réalité
L’homme sans qualité (I-436)
Ce qu’on appelle généralement la réalité n’est rien d’autre que la routine.
IV. Commentaire de
Wittgenstein
Des
ensembles substantiels ou intrinsèques
HYPOSTASE : n.f. (gr. hupostasis, ce qui est posé dessous). Théol. chrét. Chacune des trois personnes divines considérées comme substantiellement distinctes. (Petit Larousse)
Wittgenstein commence son Tractatus par : « Le monde est tout ce qui arrive. » (tout ce qui a lieu [alles was der Fall ist] dans la traduction Granger)
Cette proposition contient déjà le négatif comme apparence.
N’arrive (n’a lieu) que ce qui est observé. Ce qui n’est pas observé au moins une fois, n’arrive pas (n’a pas lieu). Il existe peut-être ; mais il n’arrive pas (il n’a pas lieu). Sinon, Wittgenstein aurait écrit : le monde est tout ce qui est. Ainsi, le monde n’est pas tout ce qui est mais seulement tout ce qui arrive. Ce qui n’arrive pas, même s’il existe, ne fait pas partie du monde. Autrement dit, tout fait qui n’est pas observé au moins une fois n’est aucun fait.
Donc, s’il est tout ce qui arrive, le monde contient le négatif comme apparence puisque n’arrive que ce qui a été observé au moins une fois. Ainsi, le ver est dans le fruit dès la première ligne du Tractatus. Ce qui arrive, et a fortiori tout ce qui arrive, présuppose un observateur. Cependant « tout ce qui arrive » n’est pas observable même si ce qui arrive doit être observé pour arriver.
Par exemple, le short blanc à rayures bleues de Mlle Dombasle est apparu au moins une fois à M. Patrick Besson en 1981. Il fait donc indéniablement partie de tout ce qui arrive. C’est un fait.
Contrairement à ce qui existe simplement, immédiatement (pure hypothèse, évidemment), le monde n’existe que parce qu’il est observé, et il n’est observé que parce qu’il contient des observateurs. De ce fait « tout ce qui arrive » est un savoir, le monde est un savoir car il n’existe que pour autant qu’il contient des observateurs. Si le monde est un savoir, comme le veut Hegel, alors la logique — une logique spéciale — a lieu dans le monde — le fameux syllogisme hégélien a lieu dans le monde, il est le fait d’êtres collectifs — et non dans les têtes, comme le veut Hegel encore. Dans le monde, les contraires s’embrassent, plutôt violemment.
Les ensembles substantiels (c’est à dire les ensembles qui existent qu’on les pense ou non, les ensembles qui existent par eux-mêmes précisément parce qu’ils contiennent des observateurs) sont des ensembles intériorisés (il ne suffit pas qu’ils contiennent des observateurs pour être substantiels). Le nombre des hoplites en ordre de bataille existe, la population d’une ville n’existe pas. Le nombre des hoplites existait directement dans le monde (au point que dix mille d’entre eux pouvaient mettre en fuite, sans avoir à combattre, soixante mille soldats esclaves perses par le seul caractère menaçant de leur nombre, tant celui-ci existait fortement), car chacun des hoplites était habité par leur nombre (et les Perses, au lieu d’être habités par leur propre nombre pourtant supérieur étaient habités par celui des Grecs), contrairement à la population qui est le nombre des habitants d’une ville*. Les habitants d’une ville (sauf si elle est assiégée — voir la théorie de l’objet commun dans Critique de la raison dialectique. Sartre, 1959) ne sont pas habités par leur nombre. La population est donc, contrairement à la croyance habituellement répandue, seulement un être mathématique. L’abus de langage commis à l’égard de « population », abus dont parlait déjà Marx dans un célèbre passage des Grundrisse, sans parvenir à régler la question (ce qui sera l’objet de mon chapitre V), consiste dans l’hypostase d’une abstraction. L’abus ne consiste d’ailleurs pas dans l’hypostase elle-même mais dans la confusion entre l’hypostase et une chose et de l’abstraction à l’hypostase, il n’y a qu’un pas comme nous le verrons bientôt, un faux pas, évidemment. Jésus, au moins, était un homme ; mais il n’était pas divin, du moins ni plus ni moins que n’importe quel homme. Le Saint Esprit est divin ; mais il n’existe pas. Sartre commence ses Questions de méthode par : « La philosophie n’est pas ... c’est seulement une abstraction hypostasiée. » C’eût été encore mieux s’il avait écrit : l’histoire n’existe pas, c’est seulement une abstraction hypostasiée. Par contre, chaque habitant est habité par la ville. La ville n’est pas un être mathématique. La ville est un ensemble substantiel, car cet ensemble entretient une relation d’intériorité avec chacun de ses éléments, en l’absence de tout mathématicien (mais la présence des mathématiciens ne le gêne pas non plus : il tremble dans ses profondeurs et pourtant il n’est pas inquiet).
*. Le
problème est le même, comme je l’ai montré au premier chapitre, si l’on entend
par population « l’ensemble des habitants d’une ville »
Tous les efforts de Marx, dans la pensée, et des marxistes (auxquels je peux ajouter Debord), dans le monde, auront été pour éliminer l’observateur, on sait comment.
Jean-Pierre Voyer
1. Suarès
(Carlo). Critique de la raison impure et les paralipomènes de la comédie
psychologique composés sous forme de dialogues avec Joé Bousquet et René
Daumal. Editions Stock, 1955, In 8°, Br., 310 p.